La présomption de culpabilité

Après les affaires Polanski, Springora/Matzneff, Haenel, Griveau, et Duhamel pour ne citer que quelques exemples, le déballage n’en continue pas moins de se déverser sous le fallacieux prétexte d’une libération de la parole.

Cette libération de la parole comme un bienfait unique n’existe pas. La parole est aussi mensonge et travestissement étant donné qu’il n’y a pas de transparence de l’individu à travers elle. Comme si nous pouvions voir clair dans l’interprétation de nos rêves ou éradiquer toutes traces d’ambiguïté dans la moindre accusation. Un minimum de notions de psychologie démontrerait que l’individu, en tant que sujet divisé, n’a pas une relation transparente avec lui-même.

I/ La loi

La première chose qui frappe est que les accusateurs dénient toute justice ou bafouent l’état de droit ou les lois. Il suffit d’une accusation par livres interposés ou de déclarations dans les médias pour que celle-ci soit accréditée d’office. La partie contradictoire est jetée à la poubelle et la pensée critique de la même façon. Rappeler simplement la loi revient à défendre l’accusé et donc à être un potentiel criminel.

Que dit la loi justement ? Il existe en France la présomption d’innocence[1]. Que dit-elle ? « Dans sa définition commune, la présomption d’innocence signifie qu’un individu, même suspecté de la commission d’une infraction, ne peut être considéré comme coupable avant d’en avoir été définitivement jugé tel par un tribunal. Juridiquement, la présomption d’innocence est un principe fondamental qui fait reposer sur l’accusation (c’est-à-dire le procureur de la République) la charge de rapporter la preuve de la culpabilité d’un prévenu. Le principe de la présomption d’innocence est garanti par de multiples textes : il apparaît notamment dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 et dans la Convention européenne des droits de l’homme, et il est placé, depuis la loi du 15 juin 2000, en tête du code de procédure pénale. »

Voilà pour la loi. Chose qui devrait mettre tout le monde d’accord. Justement pas. Un invité s’est immiscé par surprise. Des justiciers aux semelles de vent telles des milices privées dans les affaires citées veulent accréditer la moindre accusation, voire supprimer la présomption d’innocence, le tout en réclamant justice. Contradiction majeure et indépassable. De plus, ils invoquent que cette présomption ne sert que dans le cadre d’une juridiction et à innocenter les accusés.  Non seulement on peut renvoyer au texte plus haut, mais dans ce cas, il n’y a aucune raison de destituer un accusé de ses fonctions pour le plonger dans une mort sociale. Or c’est bien ce qui arrive fréquemment. En fait, les accusateurs veulent une vengeance maquillée en justice accréditant de simples dénonciations (surtout si elles sont infamantes).

L’indignation morale est incapable de comprendre ce qui la suscite et, à ce titre, sans la comprendre, elle ne fait que propager le problème sans le résoudre.

Le seul recours admissible est la justice. Dénoncer une chose intime d’une façon publique par les médias est obscène. Comme de filmer la moindre intimité ou la moindre incartade pour la déverser sur les résidus sociaux, caniveaux de la société à légal de ce qui sommeille par impuissance au fond des individualités seules derrière leur écran. C’est du niveau de Gala ou de Voici à grande ampleur. Il devient sujet à rayer des personnes de n’importe quelle liste.

3/ La foule lyncheuse

La seconde chose est d’invoquer comme devant une sainte relique que cela fait évoluer des thèmes de société. Une grande majorité de personnes pense à tort qu’une prise de conscience va venir éclairer les citoyens comme par magie et donc à terme faire régresser ces actes répréhensifs outre qu’ils existent de tout temps. Il est comique et même risible que faire évoluer des thèmes de société en arrive à s’indigner facilement et à ne pas le faire lorsque la prescription n’est pas tombée, à contourner la loi et à accuser quiconque n’est pas d’accord. Et quand il faut s’indigner par exemple contre les bombardements de la France et de l’OTAN, la Grande Muette parle. De surcroît, en faisant tomber la présomption d’innocence dans leur chiasse affective, ils pensent ainsi persécutés les coupables à l’infini sans se rendre compte que cela peut se retourner contre eux si un jour quelqu’un les dénonce de viol ou d’inceste trente ou quarante ans plus tard. Défaite totale des Lumières.

Le procédé est devenu tellement aisé que la sainte opinion publique peut attaquer sans l’ombre d’un remords ou d’un doute. Le problème est que ce tribunal émotif n’est que le consentement de la foule lyncheuse qui change d’avis en fonction de l’air du temps pour jeter les pierres avec entrain. Combien d’individus en font partie pour simplement se dédouaner et éviter d’être accusés, histoire de passer entre les gouttes de pluie ? Beaucoup d’autres personnes se sentent alors légitimes à imiter spontanément les premiers dans cette rivalité mimétique du dégoût. Dans d’autres époques, cette même opinion publique était pour la chasse aux sorcières, maccarthyste, favorable au racisme ou contre les femmes adultères parce que c’était l’opinion dominante du moment où chacun imitait son voisin et se rassurait chaudement d’être en masse contre une personne, ce qui lui évitait de penser seul sans aucune autre approbation. Rien n’a changé.

Le mécanisme est connu depuis des lustres et se reproduit à l’identique dans ses multiples métamorphoses pour à chaque fois se croire insoupçonnable et pur. Des dizaines de livres existent sur le sujet depuis Gustave Le Bon jusqu’à Le viol des foules par la propagande politique de Serge Tchakhotine en passant par le désir mimétique de René Girard.

Il n’est pas étonnant que ce linge sale sexuel devant un public avide de sensations fortes se déverse à notre époque. Société pornographique à tous les stades comme exhibition de l’intime. Toute pensée disparaît dans les égouts. Auparavant, le linge sale se lavait en famille. Maintenant, à l’ère de l’exhibition généralisée, on le répand publiquement. Nous sommes passés d’une société où les scandales se passaient devant les tribunaux ou en règlements de compte personnels à une société médiatique où l’individualisme narcissique a force de loi.

On rappellera l’affaire Loïc Sécher, accusé à tort de viol sur une jeune fille de 14 ans (qui avait dénoncé cinq autres hommes) et incarcéré pendant 7 ans à tort et l’affaire Christian Iacono, homme de 80 ans, acquitté à l’issue de son procès en révision devant la cour d’assises du Rhône. Il était accusé depuis l’an 2000 de viols et de sévices sexuels sur son petit-fils Gabriel, qui s’était depuis rétracté. Combien de personnes ont-elles cru à la culpabilité de ces deux hommes ?

La polémique met en scène le théâtre de la victimisation. Ce n’est pas seulement être victime, mais de s’exhiber comme un privilège, un selfie de ses blessures réelles ou imaginaires pour avoir un public. Identités de synthèse. Marketing de soi.  Le seul attribut est de mettre en avant leur impersonnalité victimisée, leur sexe ou leur peau dans cette société d’exhibition quand on a perdu toute prétention à se distinguer par la culture ou l’esprit.

Le scandale sexuel est devenu la télévision de l’ennuyé et s’ancre dans l’ignorance de soi. Que se passerait-il si ce genre de scandales n’arrivait plus ? Plus de journalistes et plus de voyeurs. En croyant à une résorption des tabous par leur révélation, tout le monde a intérêt à ce que cela continue tout en se faisant passer pour des personnes qui s’en horrifient, comme celles qui contemplent un accident de la route. Cette contre-réaction ulcérée indique que nous sommes trop protégés et aseptisés par une mièvrerie psychologique. Revendication pour se sentir être étant donné qu’on n’éprouve plus aucune excitation réelle que sous forme de persécution. La victimisation est l’avenir bancaire des corbeaux.

On peut donc s’interroger sur de telles histoires et la volonté consciente ou non de faire imploser le socle de la famille afin de permettre son émiettement. Quand le malheur personnel devient une audience publique et médiatique, il ne faut pas seulement craindre la disparition de la sphère privée, mais l’expulsion de tout secret, réalisant le vœu de tous les régimes totalitaires, surveillance de tous par tous, pouvoir exorbitant qui ne vient plus de l’extérieur ou d’un État, mais a été intériorisé par une foule sentimentale.

La subjectivité humaine est devenue son mausolée. Nous sommes passés d’une justice divine sous la forme de la transcendance à l’immanence radicale où tout le monde accuse tout le monde par la seule force de la dénonciation arbitraire. Récemment, ce fut le cas de l’agression sexuelle pour en arriver au crime des crimes.

III/ De l’inceste

La troisième chose est : comment en est-on arrivé à ce stade dans les affaires citées plus haut ?

Jean Baudrillard avait énoncé il y a des dizaines d’années ce qui arriverait dans Cool memories IV (p 79-80). Il critiquait la promotion fétichiste de l’enfant. Ce dernier étant reconnu comme un être à part entière deviendrait inéluctablement un objet sexuel et une victime potentielle. Il en avait été de même de la libération de la femme et du travailleur qui s’est accompagnée d’une « disponibilité sexuelle illimitée » pour l’une et d’une « servitude industrielle sans limites » pour l’autre. Dès lors, chaque adulte devient suspect et les enfants, fort de ce droit, sauront accuser sans détour si on contrarie leur moindre exigence comme les femmes ne se sont pas priées de le faire avec le harcèlement sexuel. Il concluait : « Dès qu’ils auront compris la force immense que leur donne le droit, ce sont les adultes et les parents qu’il faudra protéger des enfants. » Toute libération et confiance excessives n’est là que pour dépouiller l’individu de son moindre secret jusqu’à ce qu’il devienne un pur objet extérieur à lui sur lequel on peut se jeter.

Dans cette lignée, Philippe Muray dans Exorcismes spirituels IV signifiait que l’inceste était le tabou ultime, la Loi de la loi et qu’à ce titre, il n’avait pas à entrer dans le Code pénal (il n’y était pas et n’était pas non plus dans les Dix commandements). C’était une affaire entendue. Symboliquement, il est la Loi des lois, au point qu’il n’a pas besoin de loi. En le faisant entrer dans le Code pénal, on le rétrograde de son statut sacré pour l’assimiler aux autres horreurs (meurtres, viols) dans l’ordre de l’ignominie. C’est le dégrader et en précipiter l’effondrement que de placer cet interdit à égalité avec les autres lois, car cela incite à transgresser et, un jour, de lever l’interdit sous prétexte d’évolution des mœurs. De ce fait, Muray conclut logiquement : « La reconnaissance de l’inceste dans la loi est bien entendu partie intégrante du processus de la levée de l’inceste. »

Donc le problème n’est pas qu’il soit dans la loi ou qu’on le dépénalise puisqu’il est l’interdit fondateur quasi universel présent dans toute société. L’inceste a été inséré dans le Code pénal en droit français par la loi n° 2010-121 du 8 février 2010[2] en France, une proposition mentionnant l’inceste commis sur les mineurs. Le mal est fait avant d’aller plus loin à l’avenir. Cependant, l’interdire dans la loi ou le dépénaliser même entre adultes consentants prend le problème à l’envers : il ouvre un désir encore inavoué d’une levée totale sur le sujet d’autant que l’inceste entre adultes consentants a été dépénalisé.

Cet interdit de l’inceste est un interdit structurant. Sans même parler du trouble mental qu’il engage, l’inceste consenti même entre adultes ne se réduit pas à la fusion intime de deux êtres dont la « maturité » serait l’unique caution. Tout le monde sera d’accord pour comprendre que l’inceste et autres déviances agitent quelque chose de fascinant et d’ambigu en nous, mais sans pour autant franchir le pas l’âme légère. Sous l’injonction de neutralité et de transparence, l’inceste introduit du conjugal dans le parental, de l’horizontalité sexuelle dans la verticalité générationnelle.

On ne passe donc pas du blanc au noir d’une façon radicale, mais par petites touches grises surtout que l’être humain a tendance à aller au pire plutôt que de monter la pente du comportement honorable. Il y a déjà un certain temps que la pornographie joue de ce déclassement en proposant des fictions transgressives où père, mère, fils et fille, etc., copulent ensemble ou avec un tiers. Arguer qu’il ne s’agit que de fictions est hypocrite. Les copulateurs ne sont pas de proches parents dans la réalité, mais ils le sont dans l’ordre symbolique ou dans l’imaginaire. Le déclassement a eu lieu comme transgression à opérer. L’illusion de la libération sexuelle a tourné inéluctablement en son cauchemar non seulement recyclable dans l’économie, mais comme force symbolique.

La détabouïsation obsessionnelle s’inscrit dans un phénomène de libéralisation des comportements dans nos démocraties permissives (nouvelle exigence surmoïque comme l’a relevé le philosophe Slavoj Zizek). Ce qui implique que cette volonté de détabouïsation médiatique n’est que l’autoroute pour le légitimer à plus ou moins longue échéance.

La sphère égotiste conçue comme seul centre de l’identité et de l’intégrité de l’individu amènera à une reconnaissance de l’inceste. Ce repliement subjectif est tout à fait caractéristique de notre époque. La mécanique autorégulatrice du marché est le totem moderne que le libéralisme tente d’administrer afin de transformer un être sans filiation ou attachement particulier, tel un calculateur égoïste. On comprend mieux pourquoi toutes les manières de vivre ont dès lors une valeur égale, coupant la tête à toute Loi symbolique, à toute « domination ». C’est-à-dire, aux yeux des libéraux, à des constructions idéologiquement arbitraires et historiquement orientées qu’il faut sans cesse déconstruire. C’est pour cela que la PMA et la GPA seront permises et le transhumanisme par la même occasion.

Dans le contrat libéral où l’égoïsme de chacun peut être légitimé à partir du moment où autrui y consent, même dans les cas les plus horribles et morbides, il est « logique » qu’un jour, étant donné que notre société devient de plus en plus infantile, on en vienne à reconnaître le « droit » à l’enfant d’avoir des relations incestueuses avec ses parents. À force de sacraliser la parole des enfants, on leur donne le droit un jour de légitimer l’inceste. Ils diront :  c’est mon choix. La pente de la régression est inéluctable. On le remarquait déjà avec l’interdiction de la fessée et autres balivernes.  Or les enfants peuvent aussi être redoutables comme le montre cette affaire de cette fille de 11 ans qui s’est suicidée à la suite du harcèlement de trois élèves et d’une professeur[3]. Et qu’on ne vienne pas dire que les parents sont uniquement responsables.

C’est toute notre société qui est en passe de devenir incestueuse. La liberté individuelle ne structure plus le rapport à l’autre comme signe d’une véritable altérité (sortir de la famille pour rencontrer autrui), mais induit l’individu dans un rapport du même au même (de soi à soi par injonction de libres droits), négation même de la liberté. Le clonage psychologique a lieu avant de se réaliser physiquement puisque l’on tente de se reproduire par ses propres cellules en un être semblable à soi, un clone.

Comme l’accouchement sous X et l’anonymat des donneurs de sperme vont être abolis, des problèmes aussi colossaux que des éléphants vont surgir. Que fera-t-on quand un donneur de sperme tombe amoureux de sa fille génétique devenue majeure ? Jusqu’à présent, il ignorait que c’était sa fille génétique. Si demain ils s’en rendent compte, ils n’auront plus l’excuse de l’ignorance et leur relation sera considérée incestueuse et tombe sous le coup de la loi. Pire. Imaginons qu’une femme adepte de la GPA porte plusieurs enfants de couples qui ont décidé de lui faire porter la charge de la grossesse. Que va-t-il se passer quand ces enfants devenus majeurs vont se rencontrer et tomber amoureux ?

L’évolution actuelle des mœurs est telle qu’elle risque de faire éclater tout repère structurant sous prétexte d’hédonisme, de libertarisme ou de convenances personnelles. Récemment, nous avons appris qu’en Allemagne, un lobby zoophile, le ZETA (Zoophiles Engagement für Toleranz und Aufklärung), réclamait des droits de s’envoyer en l’air avec des animaux. Et pas en peluche !

IV/ Camille Kouchner

Dans ce contexte, le livre de Camille Kouchner, La Familia grande, est navrant, littérairement nul. Il n’y a aucune réflexion. On a l’impression qu’une gamine l’a écrit avec un style télégraphique aussi froid qu’un frigidaire. J’ai pensé que si un ordinateur devait retranscrire sa vie, il aurait accouché d’un livre semblable. Ensuite, ce qu’il y a de stupéfiant est qu’il existait déjà des dizaines de témoignages sur le même sujet. Ils n’ont jamais tenu le haut du pavé. S’il survient après les délations avec #Metoo, il accuse certes un privilégié au plus haut sommet du pouvoir, mais est porté par la logique puritaine anglo-saxonne de la morale et du profit, de la condamnation et du tiroir-caisse, soutenue par les idiotes utiles du féminisme.

Camille Kouchner ne révèle rien de ce qu’on savait depuis des centaines d’années dans des familles quand on lit les livres sérieux sur le sujet. Elle ne fait éclater aucun tabou, elle exhibe, c’est tout, à l’ère où l’on expose sa préférence sexuelle si aisément pour obtenir des privilèges sociaux.

Si son livre s’appelle La Familia grande, ce n’est pas par hasard. Elle montre que la famille est « pourrie », détruite, répulsive. En croyant révéler un secret, elle l’achève en la caractérisant par deux crimes : l’interdit de l’agression sexuelle et l’interdit de l’inceste. On ne peut aller plus loin dans cette décomposition radicale. Récemment, on tentait de faire croire que les curés étaient quasiment tous des pédocriminels par les mêmes journaux qui en faisaient la promotion dans les années 1970.

Plus personne ou presque ne peut dorénavant avoir confiance dans les repères structurants de la famille qui ont tous éclaté dans les années 60 où tout était domination. Que de telles histoires horribles aient eu lieu dans les siècles précédents, tout le monde le sait. On peut dénoncer, mais il faut comprendre ce qui a lieu. Comme Baudrillard l’avait remarqué plus haut, des enfants dénoncent leurs parents ou leurs proches, les chantres de la liberté sexuelle des années 68. Qu’ils soient de gauche et de l’élite ne changent rien à l’affaire vu que l’inceste existe de tout temps et dans tous les milieux. Ces gens-là peuvent mieux se couvrir. Mais les accusateurs ici sont des bourgeois. Ils donnent le ton, le font savoir et se font même de l’argent alors que Camille Kouchner aurait pu donner un long entretien dans un journal pour étaler son linge sale. Les pauvres n’ont pas ce talent. Le même drame chez des gens populaires n’aurait rien donné.

Camille Kouchner vise tout le monde sauf elle. Elle n’est pas une victime qui se confie, mais relate des faits subis par son frère jumeau nommé Viktor qui, lui, reste dans l’ombre. Elle n’est donc qu’un témoignage sans partie contradictoire. Qui peut dire ce qui s’est réellement passé ? Personne. Pourtant, elle savait et n’a rien dit pendant de longues années. Si on peut arguer qu’elle obéissait à son frère, on peut donc s’interroger sur la sortie de ce livre qui fait recette alors que les faits sont prescrits. Il est assez étonnant que certaines personnes ne soient jamais touchées par ces affaires comme Jack Lang ou Dany Cohn-Bendit ou que l’on mette en veilleuse l’affaire Epstein, bien pire, car il y a là un réseau pédocriminel de vaste envergure touchant même Bill Clinton. Il faut se poser la question politique des appartenances des uns et des autres.

Camille Kouchner met en accusation sa mère : « Ma mère m’expliquait : « Tu comprends, j’ai fait l’amour à l’âge de 12 ans. Faire l’amour, c’est la liberté. Et toi, qu’est-ce que tu attends ? » Ou encore : « Le jour où ma grand-mère s’est suicidée, c’est moi que ma mère a voulu tuer. » Ou sa tante : « Quelques années plus tard, c’était au tour de ma tante de se moquer : « Comment ? À ton âge ! Tu n’as toujours pas vu le loup ? » Et elle organisait des rencontres avec des garçons improbables qui avaient pour mission de me séduire et de me déniaiser. »

Le plus risible est le portrait de sa mère : « Elle hait le patriarcat, les principes qui ne sont que des manières. » Cette femme qui hait le patriarcat tombe par le plus grand des hasards sur le chef du clan : « Leur chemin croise celui d’un groupe de jeunes Français, l’Union des étudiants communistes. Leur chef deviendra mon père. » Bernard Kouchner. Le patriarcat est maudit, mais on épouse le chef. Puis elle le trompe par un plus grand chef : Castro. « Son regard, à plusieurs reprises, se pose sur les yeux de ma mère. Lui sourit. Et le soir, alors que le groupe est dans le dortoir, une voiture est envoyée. Ma mère me raconte : « Je dois rejoindre Castro. Ordre de Cuba. C’est moi que l’on vient chercher. » Mieux : Castro est dans la voiture. Il l’emmène et, lui aussi, lui caresse le bras. » À croire que la bouche et les ovaires n’ont pas le même discours.

Et bien sûr un peu son père Bernard Kouchner avec son caractère autoritaire (sans parler des accusations dont il a fait l’objet dans sa carrière) et son beau-père, Olivier Duhamel qui aurait violé son frère jumeau. Il règne un tel climat de promiscuité sexuelle que tout le monde est un peu coupable. Témoin ce passage : « À peine 15 ans, et mon beau-père se fait photographe. Les culs, les seins, les peaux, les caresses. Tout y passe. Sur les murs de la Ferme, les images sont exposées en grand. Dans la cuisine de cette maison des enfants, une photo de sa vieille mère, quasi nue dans le jacuzzi, seins flottants à la surface de l’eau. En quatre par quatre, un gros plan des miens et une photo des fesses de ma sœur dévalant le chemin. » C’est dire si toute cette époque permissive était délirante mais leurs enfants poursuivent en sens inverse la même exhibition en balançant un livre dans la sphère publique, aux yeux de tous pour achever le travail.

On parle donc d’inceste. Pas un inceste direct, mais indirect. On parle aussi de pédocriminalité. Là, non. Le mot pedo veut dire enfant, non adolescent. On rétrograde l’adolescent en enfant pour mieux faire dans l’ignominie. Or, le procureur de Paris annonce ouvrir une enquête pour « des chefs de viols et agressions sexuelles par personne ayant autorité sur un mineur de 15 ans et viols et agressions sexuelles par personne ayant autorité ».

Nous changeons d’époque. 1968 et ses atours libertaires étaient le maquillage séducteur du visage hideux du libéralisme post-Seconde Guerre mondiale auquel beaucoup de gens ont cru et dont certains se refont une virginité de synthèse en dénonçant Duhamel. Aujourd’hui le maquillage coule. Cependant, bon nombre de personnes y ont cru, ont chanté la libération sexuelle en pensant que le paradis était à portée de main et où tout était permis, ont clamé leur joie de la destruction de la famille qui va avec. Bien loin de freiner le processus, ce phénomène l’amplifie en ne s’attaquant qu’à une seule personne, ce en quoi le dégoût unanime de Duhamel qu’il soit coupable d’ailleurs est trop consensuel pour ne pas être hypocrite.

Yann Leloup


[1] https://www.vie-publique.fr/fiches/38064-presomption-dinnocence-loi-du-15-juin-2000

[2] https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000021794951#:~:text=Copier%20le%20texte-,LOI%20n%C2%B0%202010%2D121%20du%208%20f%C3%A9vrier%202010%20tendant,d’actes%20incestueux%20(1)


[3] https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/01/19/trois-collegiens-mis-en-examen-apres-le-suicide-d-evaelle-victime-d-harcelement-scolaire_6066725_3224.html