« Cancel culture » ou le sexe et la peau

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Ce système est absolument imparable en inventant de nouveaux concepts qui prétendent être subversifs alors qu’ils ne sont que l’expression de la pensée bourgeoise dominante.

L’expression « culture de l’annulation » est une pratique née aux États-Unis, comme par hasard, consistant à dénoncer publiquement, en vue de leur ostracisation, les individus ou les groupes responsables d’actions ou de comportements perçus comme problématiques. Les personnes attaquées sont expulsées des cercles sociaux ou professionnels, boycottées et cyberharcelées. Comme dans les procès staliniens ou les cérémonies publiques religieuses d’expiation, les dénonciateurs n’ont pas d’argument et exigent que ces personnes doivent publiquement se repentir. Cela peut aller fort loin, car ces personnes peuvent être menacées physiquement.

Le motif le plus puissant qui sous-tend cette « culture de l’annulation » est le statut social. Le statut sociométrique (respect et admiration de nos pairs) est plus important pour notre sentiment de bien-être que le statut socio-économique. Autrement dit, ce sont ceux qui ont déjà un statut et de l’argent qui ont une plus grande envie de statut et d’argent par rapport aux autres. Ce qui aggrave encore cette tendance, c’est qu’ils sont généralement entourés de gens comme eux, des personnes assez fortunées qui cherchent à maximiser leur statut. Pour les militants sociaux, la « culture de l’annulation » a créé de nouvelles possibilités de monter en grade en faisant tomber les autres. En effet, les recherches montrent que les gens s’adonnent à la démagogie morale pour améliorer leur rang social.

La « culture de l’annulation » cherche donc à anéantir autrui par l’effet de masse ou de foule par l’intermédiaire des réseaux. On retrouve là le bon vieux mécanisme du bouc émissaire qui s’est auréolé au fil du temps des valeurs du Bien. Il s’agit d’une censure et d’un lynchage médiatique. On remarque que tous les persécutés des temps anciens sont devenus symboliquement par ressentiment des persécuteurs. Tous les repères de l’échiquier se sont inversés. Ce pour quoi, le bouc émissaire est devenu l’homme blanc hétérosexuel de cinquante ans alignant ainsi trois discriminations : par le sexe, par la couleur de peau et par l’âge.

Mais il ne faut pas se méprendre. Ces petits bourgeois qui croient lutter contre des discriminations sont là pour en établir d’autres. Là où ils pensent être innovants et transgressifs, ils ne font qu’être à la mode, dans l’air du temps comme à toutes les époques, le tout étant relayé par les vidéos, les réseaux et le fait qu’on parle d’eux dans leur imagerie narcissique. Aux précédentes, ils auraient été racistes, ou fascistes.

Ce qui gêne ces adeptes, c’est la réalité elle-même. Complexe et ambigüe. Leur grand terme à la mode est l’invisibilité qui ne peut avoir de valeur qu’en des temps médiatiques, c’est-à-dire telle une estrade où on parade, larmes de crocodile ou de glycérine dans la voix, point Calimero en bandoulière pour la victimisation, bref un appareil publicitaire, le moyen d’une lutte de pouvoir, pas une structure où l’on essaye d’exposer le réel dans toute sa complexité, réduisant celle-ci à quelques slogans et clichés qui permettent l’adhésion facile des masses. Offrir une caisse de résonnance au point d’en rendre malade quiconque ne se soumet pas à leur vindicte et ainsi imposer définitivement leurs prérogatives aux autres pour qu’ils marchent enfin au pas de l’oie.

Quelle est la différence entre une personne normale et un adepte de la « culture de l’annulation » ? La personne normale dit : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous avez dit », alors que l’adepte dira : « Voyons ce que votre employeur pense de ce que vous avez dit. » Ce n’est pas compliqué. Il leur faut un ennemi sûr, imparable, certifié conforme et sans réfléchir. Il leur suffit d’asséner des qualificatifs ou des insultes que d’autres utilisaient il y a plus de cinquante ans tout en y ajoutant des nouveaux pour faire croire qu’ils ont évolué et qu’ils ont raison par principe : fascistes, nazis, homophobes, transsophobes, grossophobes, catholiques, réactionnaires, intolérants, antiféministes, etc., le petit train qui mène au camp d’exclusion.  Bien sûr pas hétérophobes, misandres, cathophobes et j’en passe.

La « culture de l’annulation » oblige les ennemis à se révéler. Comme au bon vieux temps encore une fois : sorcières, communistes sous le maccarthysme, communistes dissidents dans l’URSS stalinienne. Si ces adeptes parlent abstraitement au nom des femmes, des Noirs et j’en passe, ce n’est pas pour les défendre. Il faut être naïf pour croire que les Blancs aient discriminé exclusivement les Noirs pour leur couleur de peau (ce en quoi il n’y a pas de privilège blanc, ce qui est déjà raciste dans les termes outre que tout le monde a activement collaboré) quand des millions de travailleurs ou de prolétaires ont été grassement exploités et exterminés dans tous les pays du monde. De même pour les femmes. À l’époque de la ségrégation aux États-Unis, des Noirs faisaient une musique formidable : le jazz. Maintenant, beaucoup exhibent leur couleur de peau comme privilège. De même pour les minorités sexuelles. Quand il y avait Marcel Proust, Oscar Wilde, Marguerite Yourcenar et tant d’autres, ils brillaient par leur immense talent. Maintenant, beaucoup exhibent leur petite particularité sexuelle comme privilège, totalement intégrés à la société du spectacle.

Bref, quand il s’agit d’exploiter son prochain, les discriminations fondent comme neige au soleil. Il s’agit d’une petite élite bourgeoise qui, dans sa prédation, axe sur un problème de peau ou de sexe sans être visée elle-même vu qu’elle a le pouvoir. Elle se protège ainsi par un brouillard idéologique aux yeux du plus grand nombre, ce qui lui permet d’atomiser les consciences et d’opposer les autres catégories entre elles. Le fameux Diviser pour régner. Il me semble évident que si tous ces détenteurs de couleur de peau et de sexe se réunissaient contre ceux qui prétendent les défendre, ces derniers auraient du souci à se faire. En divisant, ils se protègent en obtenant du pouvoir et du privilège social. Technique du vampire. Un tel logiciel permet aussi à l’évidence d’invisibiliser indistinctement, pour reprendre leur terme, hommes et femmes d’une condition calamiteuse. Comme à l’époque de Mai 68 quand les élites intellectuelles bourgeoises clamaient le maoïsme, de nos jours, le drapeau rouge a pris les couleurs de l’arc-en-ciel brandi par les protégés de la classe dominante.

Ces « exclueurs » au nom de l’inclusivité se moquent de la Justice pour y opposer la leur : bannissement de personnes impopulaires ; refus d’examiner des éléments de preuves contraires et d’accueillir des points de vue opposés ; amalgame automatique de l’accusation et de la culpabilité. À part le terme générique de « Culture de l’annulation », ils en emploient de nouveaux comme Appropriation culturelle, Blackface, intersectionnalité, racisé, safe space (espace neutre et non-mixte excluant les personnes n’appartement pas au groupe discriminé), trigger warning (message d’avertissement placé au début d’une œuvre pour prévenir le public d’éléments susceptibles de rappeler un traumatisme) et woke (personne vigilante en matière de justice sociale). Importation d’une culture anglo-saxonne protestante et puritaine.  Ils ont immunisé leurs réflexes tribaux et leurs slogans par l’amour, ce qui leur donne le droit de persécuter à bon droit, c’est-à-dire de reproduire sous une forme inédite la persécution.

On dit que ces censeurs appartiennent à la gauche universitaire. C’est exact, mais la gauche et la droite n’ont toujours été que les deux faces d’une même pièce. Bourgeoisie de droite contre bourgeoisie de gauche. La même élite scindée en deux. Un petit texte du romancier Dino Buzzati écrit en 1980 et intitulé Le Philanthrope explique le processus :

« C’est une noble créature. Il aime son prochain exploité et violenté, il prend part à ses griefs, à sa contestation. Pourtant jamais il n’a lui-même été exploité par quiconque. Le destin l’a gâté, position sociale, fortune, prestige. Son mérite n’en est que plus grand. Il aime son prochain exploité depuis qu’il a pris conscience que dans une nation d’une aussi épouvantable veulerie que la sienne il y a tout à gagner à prêcher la révolution. Et cette position magnanime qu’il a prise transforme automatiquement en vertu ce qu’on tient habituellement pour une tare, mais donne à l’homme une extraordinaire jouissance : la haine.

Comme il est étrange que le premier résultat d’un tel amour pour son prochain puisse être la haine. La haine envers qui ? Envers ceux qui sont bien nantis et sont pour cela même des profiteurs et des oppresseurs. Et c’est tellement plus agréable de les haïr quand ils appartiennent à la même catégorie sociale que vous, il les connaît parfaitement un à un, ce qui lui apporte un petit bout de haine supplémentaire, ce sont ses parents, ses amis, ses connaissances, ses confrères, il les ferait volontiers écarteler après de longs et délicats supplices. Depuis lors la vie est devenue pour lui extrêmement plaisante.

Champion de philanthropie et de justice sociale, ennemi acharné de ces cochons de bourgeois comme lui, mais il en est fort différent, car il se trouve du côté de ceux qui veulent faire la révolution et si un jour vient cette révolution, que Dieu nous en préserve, il saura en profiter, on lui donnera aussitôt d’importantes responsabilités, c’est certain, parce qu’ils en auront un immense besoin, ces minables et stupides pouilleux, d’hommes aussi cultivés que lui. Ah, Ah, Seigneur, comme il est doux le péché originel. »

Buzzati a donc parfaitement décrit le processus actuel bien avant qu’il arrive. Comme d’habitude, ils prennent appui sur les plus miséreux pour avoir du pouvoir et du privilège social. Technique du vampire. Si ces exclueurs ont le vent en poupe, ce n’est donc pas parce qu’ils sont minoritaires et isolés, en somme des pauvres et des prolétaires, mais bel et bien des petits bourgeois dans les grands centres urbains issus des universités, médias, journalistes, etc., autrement dit les avant-gardes de la société libérale qui a décidé dans son logiciel égoïste de promouvoir et d’inclure toutes les minorités dans son formatage symbolique, et ce afin de se répandre au monde entier. Toutes les autres cultures vont être néantisées. Cela leur permet de perquisitionner ici ou là, et même hors de leurs frontières et de sommer autrui de se soumettre à leur amour obligatoire.

S’ils enfilent ce préservatif moraliste, c’est certes pour avoir du pouvoir dans les médias, mais plus largement pour « annuler » la culture qui les précédait obligatoirement vue comme poussiéreuse, rétrograde et autres qualificatifs, toujours au nom des fameuses discriminations qu’ils ne cessent de brandir pour exclure le malséant. Leur seul attribut au fond est de mettre en avant leur impersonnalité, leur sexe ou leur peau dans cette société d’exhibition et de provocation quand on a perdu toute prétention à se distinguer par la culture ou l’esprit.

Nous sommes donc en train de passer d’une civilisation à une autre, la civilisation, virtuelle et numérique. La société libérale par la « culture de l’annulation » permet de « rebooter » son logiciel. Par son aspect de rebelle jeuniste, elle efface et purifie tout le passé culturel avec ces symboles et ses figures, bonnes ou mauvaises. Telle statue est déboulonnée, mais aussi bien tel roman d’Agatha Christie comme Dix petits nègres rebaptisé Ils étaient dix ! Ils leur restent aussi le roman de Joseph Conrad ou une musique de Claude Debussy. Pour eux, le passé doit être purifié, cliniquement épuré, sans zone d’ombre, sans aucune altérité. À l’inverse des époques précédentes, aucune dialectique ne doit subsister. L’autre doit être redessiné en clone d’eux-mêmes.

Ce qui devrait susciter de la méfiance est que les grandes entreprises ou les représentants bourgeois d’institutions diverses accèdent à leurs injonctions moralisatrices. Ainsi, on apprenait récemment qu’à partir de 2024 les films ne mettant pas suffisamment en avant les femmes, les minorités ethniques ou les LGBT seraient disqualifiés de l’Oscar du meilleur film, même si certains d’entre eux ne représentent qu’un pourcentage infime de la population. C’est la mort de la création artistique et critique. Un cinéaste désirant mettre en scène que des hommes entre eux comme Kubrick dans 2001, l’odyssée de l’espace ou Full metal jacket serait renvoyé dans les cordes. Ou tel autre réalisant un film d’époque au XVIIIe serait obligé d’y inclure un noir ou un représentant hystérique de la LGBTmania. Par contre, que ces derniers fassent des films entre eux sera tout à fait permis. Ce qui n’est pas permis aux ennemis le sera aux « amis ». Toujours ce double jeu

L’aspect le plus surprenant ou la ruse la plus ébouriffante est que ces petits bourgeois sont les continuateurs des précédentes époques qui imposaient leurs règles discriminatoires, ce qui permet au système de se croire rebelle et protestataire alors qu’il efface tout bonnement ses anciennes traces sanglantes et se blanchit aux yeux de l’opinion pour mieux l’enfariner. C’est-à-dire faire taire tout opposant à leur maccarthysme sauce verte, noire ou arc-en-ciel, obligatoirement vu comme un immonde individu. Autrement dit, le capitalisme liquide toute son antériorité pour parler comme Marx.

Le totalitarisme a trouvé une méthode douce pour persécuter les contradicteurs avec amour.

Yann Leloup