Sur les sentiers touffus des jardins érotiques

23.-Fragonard_Les-Curieuses

Fragonard, Les Curieuses (1775-1780)

Sans doute que beaucoup de personnes veulent se marier et fonder une famille. Cela n’a jamais été mon cas. À deux reprises, j’ai refusé net. Non que je n’aime pas les enfants, mais cela ne me convient pas. Il en faut pourtant, enfin selon les lois de la nature et celles-ci s’imposent d’une façon ou d’une autre pour le plus grand nombre. Comme il a été donné à l’homme et à la femme un soupçon de liberté, il est donc possible de dérailler. La nature s’y retrouve même s’il n’y a rien d’antinaturel dans le fond à s’en écarter outre mesure. Le plus grand lot suit la marche des pingouins tandis que d’autres, une petite minorité, prennent les chemins de traverse. Pour quelles raisons justement ? En voici quelques-unes.

Bienheureux ceux qui parviennent à résister à l’outrage du temps sans trop perdre de leur élan sexuel et amoureux si tant est que l’on vive avec une personne par amour… Je crains, hélas, et cela arrive bien souvent, qu’une fois l’élu(e) choisi(e), l’amour, inéluctablement, s’affaisse après les trompettes tonitruantes de la découverte. En règle générale, les deux jeunes amants se collent immédiatement en couple, vivent dans un appartement, font des plans sur la comète, présentent l’élu(e) comme un trophée aux parents et aux amis, s’enferment dans une habitude avant que l’usure du temps ne vienne les remettre en face de la réalité qui, elle, ne souffre pas de doublure. On ne refait pas la réalité, elle nous fait. Ils se retrouvent avec un amas de contraintes sur les bras dont ils n’osent se débarrasser de peur de blesser l’autre ou de voir leurs propres illusions fracassées à leurs pieds. Ils font l’amour moins souvent, puis de moins en moins souvent, avec de moins en moins de ferveur et de joie. Ils commencent à lorgner vers d’autres personnes sans oser trop encore franchir le pas. Et la tromperie pointe souvent le bout de son nez, façon de joindre virtuellement les deux bouts si j’ose dire, avant de devenir effective et que l’un des deux s’en aille, laissant l’autre au bout du couloir avec ses larmes et ses mouchoirs. Mais cette situation inextricable dans laquelle ils se sont empêtrés, ils l’ont choisie eux-mêmes par une sorte d’idéalisme amoureux qui manque de chair ou d’incarnation. Souvent pour échapper à la solitude de leur corps, preuve manifeste qu’ils n’arrivent pas à vivre par eux-mêmes et qu’ils s’obligent à être deux pour ne pas être seuls, sans avoir bien souvent la moindre expérience d’une vie en binôme. La vérité est au fond du lit et non au fond du puits. Concrète, charnelle, réelle.

Sans doute un jour, après quelques expériences, on rencontre quelqu’un qui décide de notre destin et avec qui l’on veut vivre le restant de notre vie, préférant son éternel retour plutôt que d’aller à droite et à gauche car les expériences précédentes ont permis de savoir précisément où nous nous situions par rapport à soi et par rapport à l’autre en matière de désir. Parfois pas. Il y a sans doute les amours nécessaires et les amours contingents.

Tant mieux si certains veulent rester dans la monogamie, mais l’on n’est pas contraint de suivre cette façon de vivre, ni même de juger ceux qui ont une tout autre appétence. Si l’on ne vit pas à deux ou rivé au mariage, l’on n’est pas obligé de manquer de spiritualité, de délicatesse quand on amène une fringante maîtresse ou un amant fougueux dans son lit. L’hédonisme n’est pas de vivre comme un lapin forniquant à tout-va, sans sensualité, sans esprit, se résumant grossièrement à un film pornographique qui est tout sauf la sensualité. Lapinisme bien fade et bien mécanique comme le montre le chef-d’œuvre de Federico Fellini, Casanova (1976), au point où le libertin parvient à faire l’amour avec une automate sans faire de distinction entre une femme réelle et un artefact. On peut fort bien avoir un amant et une maîtresse et pratiquer les délices du lit tout en aimant la culture ou la philosophie. Ils peuvent faire bon ménage si la culture est ce qui permet précisément de raffiner le plaisir et de le goûter telle une liqueur avec plus de jouissance et de célébration joyeuses. Ce que je crois. Non pas la jungle, mais le jardin ! La liberté n’est pas la licence. La sexualité est la rencontre de deux corps alors que l’amour est la rencontre de deux personnalités. Il suffit d’imaginer le même corps avec une autre âme (toute matérielle rassurez-vous !) et la magie disparaît. Et cette rencontre dure autant qu’elle peut durer sans être sommée de s’étouffer tout de suite dans une vie quotidienne à deux et de se secouer l’un sur l’autre jusqu’à l’épuisement des candidats. L’amour, parfois, donne de l’asthme. Il y a en cette matière toute une catégorie d’ententes tant qu’il n’y a pas contrainte, coercition, hypocrisie ou violence effective. On peut aimer batifoler à droite ou à gauche tant que l’on assume ce choix et qu’il ne devient pas une aliénation ou que vous fassiez souffrir l’élu(e) en extorquant, d’une façon ou d’une autre, son consentement. Être un tant soit peu célibataire-libertaire n’oblige pas à manquer d’attachement, de finesse et de délicatesse ou d’esprit pour savourer le plaisir, ce qui ne retire en rien, de surcroît, le fait d’accompagner ces bienheureuses galipettes, culbutes, roulades et cabrioles des délices du vin, de la nourriture, et bien entendu, des charmes de l’esprit ou des livres. La page d’un roman peut être aussi délicate qu’une peau.

Ernest Armand (1872-1962), communiste libertaire puis anarchiste individualiste, revendiquait à juste titre une libre association et même une camaraderie amoureuse. En dépit de sa défense de Max Stirner et malgré quelques étrangetés utilitaristes comme la fondation de club alors qu’il suffit d’ententes tacitement reconduites entre personnes qui peuvent ne pas se connaître, sa conception tente d’éviter les contraintes trop vite admises ou les aléas pénibles comme « le refus, la rupture, la jalousie, l’exclusivisme, le propriétarisme, l’unicité, la coquetterie, le caprice, l’indifférence, le flirt, le tant-pis-pour-toi, le recours à la prostitution. » Cette camaraderie amoureuse ou amitié-amoureuse, plongés que nous sommes souvent dans un brouillard existentiel, permet de faire connaissance avec son corps et celui de l’autre (ou des autres) sans contraintes préconçues et d’en retirer des plaisirs capiteux tant que cette sphère reste privée et circonscrite à une démarche personnelle et admise par les heureux participants. Ce qui offre une certaine liberté en matière d’horizontalité !

Ernest Armand pose quatre points avec lesquels je souscris : 1) Égalité entre l’homme et la femme sans « propriétarisme sexuel ». 2) Le sentiment est « éducable » et sujet à raffinement et non une banale force brute. 3) L’exclusivisme en amour est dû plus au fait d’une tradition culturelle servant souvent des desseins politiques et religieux autoritaires au détriment de l’individu. 4) Sa conception individualiste (et non égoïste) exclut toute « hiérarchie des parties corporelles, des sentiments et des modes de jouissance, dès lors qu’il n’y a pas violence, vol ou fraude à l’égard d’autrui. »

 

pompei

Fresque dans les Terme Suburbane

Il est fort dommage que tant de personnes soient si peu audacieuses dans ce domaine des plaisirs et des sensualités, se cantonnant à un schéma culturel ou à un modèle corporel canonique issus des magazines divers et variés vendant des stéréotypes de façon industrieuse. C’est-à-dire de ne jamais dévier de ce même spécimen comme s’il était unique et définitif, voire de le répéter à travers différents individus. Certaines d’entre elles usent et abusent de leurs charmes évidents qui semblent comme les précéder, au point de compiler assez bêtement les aventures et de confondre sensualité et territoire de chasse. Ces modèles se démodent bien vite, car il y entre un étrange choix qui ne doit rien à notre propre initiative, mais parce que ce choix a été avantageusement médiatisé par la société. On pense, dans notre attirance, que l’autre ne doit ses qualités qu’à lui. Ce comportement rappelle la notion de désir mimétique mise en lumière par René Girard, et brillamment illustrée par le roman de Dostoïevski, L’Éternel mari, où un homme ne désire sa femme que quand celle-ci est désirée par un autre… L’accession à soi n’est pas forcément due à ce que nous ressentons pour autrui, ressenti qui peut, comme on le voit, être le résultat d’une imitation. Elle devient plus authentique quand on a révoqué tous les doubles, je veux dire toutes les imageries illusoires inculquées de différentes façons. Le narcissique souffre non pas de trop s’aimer, mais de n’aimer que sa représentation.

Il m’est souvent arrivé d’aller au lit avec une femme fort désirable et de m’y ennuyer fermement. À l’inverse, expérience qui ne cesse de m’étonner, je me suis retrouvé agréablement surpris de faire l’amour à une femme moins alléchante alors que je m’attendais à un moment fort passable. Tout simplement parce que je ne cherchais pas l’idée d’une femme désirable avant tout (un modèle) mais parce que j’avais une femme concrète et charnelle en face de moi (ou sur moi ou sous moi comme on voudra) que je découvrais pour ce qu’elle était, dans sa petite singularité féminine. Il faut, sans doute au préalable, avoir déchiré le voile d’un type en vogue pour découvrir avec curiosité ces jouissances impromptues et d‘autant plus enivrantes qu’elles ne le paraissaient pas au premier abord.

Évidemment, comme les femmes ont bien souvent le choix, elles tentent moins souvent l’aventure (on n’a jamais vu une manifestation féminine contre les avances masculines) que les hommes qui, eux, en ont moins (sauf s’ils ont une certaine notoriété). C’est dire toutes les postures culturelles et les imageries subséquentes qui n’ont rien d’obligatoire mais que l’on admet sans y réfléchir au lieu de dérailler et de vivre des expériences secrètes et inédites mettant un peu de piment avant que la vieillesse ne nous grignote peu à peu. Perte de temps.

 

BzVuSxGCcAAf2jo

J’ai souvent imaginé une petite fiction : un homme (ou une femme) regarde avec dédain, voire une mine de dégoût, une personne qu’elle croise ou avec qui elle a une vague entente. Et s’il pouvait exister une expérience virtuelle où cet homme (ou cette femme) passe ensemble l’épreuve du lit pour constater réellement ce qu’il en est, je ne suis pas si sûr que ce dédain ou ce dégoût resterait intact à l’arrivée. J’aime à penser qu’il en serait tout autrement de ce que cette personne avait imaginé en esprit. Certes, il faut passer l’épreuve ou avoir de l’audace, mais c’est en tentant certaines expériences que l’on peut en retirer une sensation bien nette et bien concrète de ce que l’on désire réellement ou pas. Il faut aimer les surprises, s’étonner soi-même, et si certaines expériences risquent d’être désagréables (enfin aussi désagréable que puisse être une relation physique !), d’autres peuvent être étourdissantes. Qu’est-ce que l’on risque véritablement ? Tout au plus un peu moins de vanité ou de certitudes pour se découvrir et connaître ses limites réelles. Va-t-on attendre la mort ou la maladie avant qu’une pluie de regrets nous tombe sur le coin de la figure ?

Un jour, j’ai rencontré une jeune femme avec laquelle j’ai entretenu une relation fort étrange et fort érotique. J’étais encore balbutiant. Comme il y avait une complicité entre nous, elle n’en est pas restée à papoter. Et un jour, elle me dit à brûle-pourpoint : « Ça te dérange si l’on passe chez toi ? » Évidemment, ce n’était pas pour regarder mes estampes tchèques ! Si l’on ne sait jamais tout à fait ce que femme veut ou désire – être trop rapide manque de bienséance, être trop lent perd de son charme, car les femmes aiment aussi que les hommes prennent les devants -, là au moins, la proposition était nette et sans bavures. Et j’avoue que j’aime beaucoup. Il paraît que certains hommes en ont peur. Stupides hommes ! Et cette relation dura plus d’un an même si la joyeuse gourgandine avait ainsi plusieurs amants comme elle me le fit savoir. Les choses étant nettement clarifiées, on pouvait passer aux délices. Elle venait quand elle le voulait (si j’étais libre), m’appelait avant ou passait à l’improviste, restait un bon moment ou filait comme l’éclair. Nous restions longtemps dans le lit à faire l’amour, à discuter philosophie, à rire, ou à regarder un film… La jeune libertine émigra à Lyon et je ne la revis plus. L’aventure s’arrêta là parce qu’elle devait s’arrêter là. Il aurait été fort stupide de la contraindre en lui demandant de choisir un homme et un seul et se priver ainsi des délices qu’elle vous offrait généreusement et abondamment. C’est-à-dire de plaquer votre idée sur la jeune femme alors que, manifestement, elle ne voulait pas d’une telle façon de voir. À prendre ou à laisser. J’ai pris. J’ai bien fait.

Une autre expérience indique toutes les harmonies subtiles que l’on peut retirer de cette partition érotique. Avec une autre jeune femme, plus fragile et lassée d’une certaine brutalité ou négligence masculine, et qui avait visiblement besoin de compagnonnage amoureux et sexuel, chaleureux pour tout dire. Elle venait soit pour parler, soit pour avoir un havre de paix, de la tendresse et de la délicatesse, soit pour faire l’amour, soit tout en même temps. Et même parfois, elle venait simplement dormir en bonne compagnie et se sentir rassurée ou en sécurité. Libre à chacun ensuite d’accepter cette étrange mais délicate entente.

kamasutra2_620x349

Scènes érotiques du temple de Khajurâho en Inde

Il est inutile dès lors de faire des pieds et des mains pour retenir une personne quand cette entente est achevée. Et par inexpérience, nous avons sans doute tous été lamentable en essayant par des suppliques, voire des chantages, de retenir une maîtresse ou un amant pour prolonger la relation et s’engager dans une volonté de possession autant aveugle qu’inefficace. Nonobstant, cette personne est libre de venir et de partir si la situation ne lui plaît plus. De là sans doute cette illusion d’un amour parfait et éternel, ou que l’on veut arbitrairement prolonger ou caresser virtuellement, mais qui ne trouvera aucune prise concrète. Parfois même une entente entre deux personnes ne s’engage pas sur des chemins érotiques comme si elles avaient peur de perdre cette si miraculeuse complicité. Comme si le sexe devait inéluctablement rompre une telle séduction ou attirance. Que peuvent-ils espérer de néfaste alors que  l’aventure n’a pas eu lieu à moins de considérer que le sexe est maudit en soi ? Encore une occasion de perdue sans l’avoir expérimentée !

Il est vrai que parfois, en prenant d’autres chemins, il vaut mieux garder le secret d’une relation surtout si celle-ci s’engage dans des voies peu acceptées ou regardées de travers. Par exemple un homme d’âge mûr avec une jeune femme ou l’inverse (ou de même sexe). S’il y a le strict âge légal (15 ans), il faut éviter d’avoir des relations avec une personne qui n’est pas formée sexuellement ou qui est manifestement immature ou facilement manipulable sous peine d’entretenir avec votre être une relation fort ambiguë. Question d’élégance. À part ces cas précis, il y a la situation concrète à considérer. S’il n’y a aucune contrainte, violence ou coercition, cette relation ne concerne personne d’autre que les deux amants. On pourra sortir les grands clichés (« Cela pourrait être ton père ou ta mère »), mais la comparaison est invalide puisque ce n’est précisément pas votre père ou précisément pas votre mère. Et l’on se demande en quoi il y aurait par nature des relations qui empêcheraient les plus ou moins grands écarts d’âge. Les femmes sur ce point ont une plus grande latitude, se moquant généralement de ces mêmes écarts d’âge même si parfois, elles n’osent franchir le pas de peur du regard des autres ou de la foule envieuse.

Dans ces relations précises, il y a des personnes, qui tout en se disant démocrates, libres et tolérantes par principe, revêtent l’uniforme d’une police de la braguette et canalisent sur vous toute leur jalousie, afin de vous faire trébucher, quitte à ce que vous perdiez votre travail par la même occasion, histoire de se donner bonne conscience par une telle publicité dans les yeux des autres. Souvent, les amis et confidents sont vos pires ennemis, car ils tentent sans rien comprendre de ce que vous vivez, de substituer à votre regard leur propre vision insatisfaite du monde dans une situation qu’ils ne vivent pourtant pas, et pour cause, ils ne sont pas dans votre corps ! Il vaut mieux dans ce cas vivre sa petite aventure à l’ombre, loin des regards des envieux qui risquent de saboter votre choix, surtout si l’on sait qu’une telle aventure risque de déclencher la foudre. Elle a l’avantage de ne pas interposer un miroir public qui déciderait de votre choix personnel.

fragonard-le-verrou-1776-79

Fragonard, Le verrou (1777)

Je ne dis pas que les relations amoureuses ou sexuelles soient évidentes, mais qu’on les complique bêtement à loisir au lieu de les rendre plus agréables et surtout plus simples. Et de perdre inutilement du temps à moins d’estimer par on ne sait quelle lubie que l’on a deux vies. Il y a sans doute des hommes et des femmes qui aiment entretenir des relations sadomasochistes. S’ils veulent avoir du plaisir dans la souffrance, c’est leur problème tant qu’ils n’en font pas publicité dans la sphère publique. Ce qui n’empêche pas que leurs relations sont réellement mortifères ou thanatophiles et qu’ils devraient se poser la question quant à leur préférence envers la souffrance et l’humiliation d’eux-mêmes et de l’autre. Il y a sans doute une façon de s’étourdir pour vivre des relations extrêmes plutôt que de ressentir du plaisir dans une communion joyeuse et partagée.

Dans les relations sexuelles ou amoureuses se pose l’inéluctable question de la contraception ou de l’avortement qu’il serait trop long de considérer ici (sauf à passer directement par la porte de derrière). Il est un fait : les hommes et les femmes ne sont pas semblables et c’est tant mieux. L’objectif de mettre tout le monde au même pas ou d’éliminer toutes les « discriminations » me parait être un objectif non seulement abstrait, mais irréalisable. Si je ne crois pas en une égalité dans tous les domaines, on juge souvent en bien ou mal ce qu’il faut considérer avant tout comme étant réel et non réel pour ensuite tenter de corroder les tentations de pouvoir ou d’oppression qui ne manquent jamais de survenir. Cette égalité paraît de synthèse quand on considère l’homme et la femme dans leurs différences biologiques qui n’ont rien de virtuel, mais au contraire, bien matériel et bien physique au point qu’il y a la tendance actuelle de les nier en esprit, c’est-à-dire de biffer le biologique par le culturel. Si tous les hommes ne sont pas des oppresseurs et des tortionnaires, ils ne le doivent à leur supériorité musculaire dont ils usent et abusent grandement en soumettant les femmes. Sont exclues de ces violences, les claques sur les fesses, cela va de soi ! Comme dans la pièce drolatique d’Aristophane, Lysistrata, il est recommandé aux femmes de faire la grève du sexe et de prendre leur vie en main comme la fameuse héroïne du roman de D.H. Lawrence, L’amant de Lady Chatterley. Les femmes elles-mêmes, étant des êtres concrets et charnels, ont la même volonté de domination que les hommes même si cette dernière s’exerce d’une autre façon la plupart du temps. Si l’on peut critiquer fortement les hommes pour leur bêtise et brutalité légendaires, les femmes ne sont pas des êtres éthérés, doucereux et pacifiques, et elles sont tout autant capables de soumettre les hommes à leurs intérêts (rivalité, jalousie, enfantement etc.), voire en les imitant dans la quête du pouvoir en usant de leurs charmes.

Sur ce point, les hommes se font une imagerie surfaite autant que fausse des femmes qu’ils « déshabillent » de leur être concret et charnel, en un mot organique, les considérant avec une telle prévenance qu’ils en deviennent fades. Ils oublient sottement que les femmes ne veulent pas qu’on leur fasse seulement l’amour, mais peut-être avant tout qu’on les « baise » et si possible qu’on les « baise » bien. Et justement, pour y revenir, les claques sur leurs délicates petites fesses au point de les faire rougir, rougeur qui n’est pas toute de pudeur ! Woody Allen a raison de dire : « Est-ce que le sexe est sale ? Seulement quand il est bien fait ! » Cela ne choquera que les prudes et les politiquement bien baisants. Ce que j’appelle les baiseurs citoyens, mais on rappellera le rôle que certaines femmes jouent volontairement dans le fade cinéma pornographique en matière de déchaînement sexuel et ce dans une exhibition publique fort narcissique. Cela ne veut pas dire que l’on doit, une fois encore, manquer de délicatesses et de caresses, mais elles aiment aussi être « dominées » et que les hommes soient « sauvages » plutôt que d’être considérées comme des icônes papier glacé réduites à deux dimensions. Et réciproquement. Dans la fièvre de l’acte, elles aiment perdre la tête pour atteindre un orgasme d’autant plus fort. Les hommes se plaignent bien souvent des femmes inactives (les « étoiles de mer ») tout en les affublant de « putes » quand elles se révèlent l’être beaucoup moins. Comme s’ils étaient les seuls garants d’une « bestialité de singe », séparant la femme en deux entités distinctes, la femme officielle, bien sage, et la « prostituée » ou la « chienne » qu’ils peuvent « baiser » sommairement (et souvent négligemment) comme si ce n’était pas la « vraie » femme. Ne peuvent-ils concilier les deux ? Il est vrai que les femmes ont joué leur rôle dans cette imagerie, s’entourant d’un parfum de mystère et d’inaccessibilité.

Bref, comme on peut le constater, il existe d’autres attitudes ou comportements qui ne sont pas immoraux, bestiaux ou consuméristes mais au contraire qui permettent d’associer bonheur, amusements et délectation. Le jardin des plaisirs est donc ouvert à tous, et c’est à chacun d’en serpenter les petits coins secrets et fort touffus, parsemés d’herbes odorantes et capiteuses, de fleurs étranges et enivrantes, à partir du moment où personne n’y laisse ses papiers gras ou y faire tout et n’importe quoi. Il est temps d’en profiter avec élégance avant d’en ressortir, de traverser la rue pour se diriger, sans y prendre garde, vers les allées mornes du cimetière. Il n’y a, dès lors, pas de retour possible.

Yann Leloup 2015 (Texte déposé à la SACD)

 

Pierre Bonnard La Grande Baignoire (Nu), 1937–1939.

Pierre Bonnard

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s