A propos de Le Divin marché et La Cité perverse de Dany-Robert Dufour

317C0p-rK9L._SX304_BO1,204,203,200_

Article paru dans L’Atelier du roman

Les deux essais du philosophe et professeur en sciences de l’éducation Dany-Robert Dufour, Le Divin marché : la révolution culturelle libérale et La Cité perverse (Denoël) s’inscrivent dans la lignée de penseurs singuliers qui se sont montré plus que sceptique envers la modernité et l’individu postmoderne : je veux parler ainsi de Jean Baudrillard (La Transparence du mal, Le Crime parfait), Jean-Claude Michéa (L’Empire du moindre mal, La Double pensée), Jean Clair (Journal atrabilaire), Philippe Muray (Exorcismes spirituels) et tant d’autres. N’oublions pas au passage Michel Clouscard qui, avec Le Capitalisme de la séduction, et Néo-fascisme et idéologie du désir fut l’un des premiers, dès les années soixante-dix avec le cinéaste Pier Paolo Pasolini, à montrer que le capitalisme fut « révolutionnaire  » en libérant l’individu.

Le Divin marché est un livre à marquer d’une pierre blanche pour comprendre notre époque en plein bouleversement. S’il y a bien une chose qui intéresse Dany-Robert Dufour, c’est la réalité, mais notre époque a décidé de la nier, de faire comme si elle n’existait pas, de faire du « délit de réel » ! En véritable désillusionniste, le philosophe tente de nous faire voir ce que nous ne voulons pas voir.

En dix chapitres solidement charpentés et argumentés, Dany-Robert Dufour poursuit son exploration des métamorphoses du sujet postmoderne, à la suite de L’Art de réduire les têtes (2003) et On achève bien les hommes (2005). Ces dix chapitres font allusion aux fameux dix commandements, aux tables de la loi : il s’agit ici des tables de la loi libérale. Comme le souligne le titre, nous ne sortons pas de la religion, comme le croient certains, mais nous y retournons (si on en était un tant soit peu sorti) avec le néo-libéralisme ! Le Marché est le nouveau Dieu, un Dieu spécial, un Dieu athée qui ne veut pas se faire passer pour un Dieu !

Le point fort du livre est la cohérence de sa pensée. L’ouvrage indique que l’époque n’est pas individualiste mais égoïste. Nuance importante : un individualiste est seul alors que la postmodernité se caractérise par une massification sans précédent des comportements, appelée ici « formations ego-grégaires ». Croire que la dérégulation libérale n’atteint pas le champ symbolique et intime de l’individu est faire preuve d’une grande naïveté. C’est dire que le Marché a su téléguider nos faits et gestes jusqu’à nos manières de ressentir. Pour cela, il faut en comprendre le concept de base, l’égoïsme déjà à l’œuvre dans l’idéologie libérale de Mandeville (La Fable des abeilles) et d’Adam Smith (La Richesse des nations) où il est dit en substance qu’en renforçant l’égoïsme de chacun, on assure le bonheur de l’intérêt général (la fameuse « main invisible » du marché).

Pour réaliser pareille entreprise, il fallait progressivement délester l’individu de toute fixation familiale ou éducative, de tout nœud qui fasse obstacle au mécanisme fluide d’horlogerie que le Marché tente d’obtenir progressivement de cet animal humain qu’est le consommateur, histoire d’avoir une emprise sur sa sphère spirituelle, pulsionnelle et affective. Que la famille ou l’école soient un poids, on en conviendra aisément mais saccager ces modèles en les considérant seulement comme des lieux de pouvoir et non de savoir (paralogie) et l’individu se retrouve flottant, englué dans une flexibilité identitaire, adaptable au tout venant, à n’importe quelle addiction de n’importe quel produit du Marché. Le philosophe montre comment les principaux repères ont éclaté (différence générationnelle et différenciation sexuelle) et que la télévision (« le troisième parent ») a joué un rôle majeur dans l’éducation de l’individu postmoderne qui croit se divertir alors qu’il est sans arrêt sondé, analysé et regardé. C’est là le fruit d’un long travail méthodique entrepris et perfectionné entre autres dans les années 30 par le neveu de Freud, Edward Bernays, le père des Relations publiques, qui a adapté dans le secteur de l’économie de marché les recherches de son célèbre oncle vis-à-vis de la libido. On n’oublie pas non plus l’invention de la pin-up dans ces mêmes années par les dessinateurs G. Petty et A. Vargas pour vendre tout et n’importe quoi. Dany-Robert Dufour, au fil des chapitres, montre que le libéralisme a organisé la mise à bas de toute autorité et de tout transcendantal (parents, professeur, langage, art…) au profit d’une immanence totale, parfait ancrage pour le consommateur contemporain, au risque de mettre en péril la démocratie elle-même (voire la planète entière). L’individu postmoderne est devenu un petit Dieu égoïste tout en faisant croire qu’il est responsable, autonome et qu’il a aboli toute divinité. Enfermé dans la cage de son moi et de son ressenti, il tente de s’autofonder intellectuellement et affectivement pour sortir de l’humanité (le temps, le sexe, l’imperfection, la mort). Autrement dit, éliminer le réel en le redessinant à l’image de la tyrannie de son plaisir.

Or, la ruse est que l’individu, malgré son égoïsme, se croit rebelle et hors du troupeau alors qu’il est surtout conformiste (gay-pride, loveparade, rolleristes, rappeurs, raveurs etc.), faisant de l' »Autrisme » (croire qu’on est ouvert 24/24h sur l’autre), réclamant du même, un autre déguisé en lui. Par cercles concentriques, et souvent avec humour, le philosophe élargit cette cellule égo-grégaire de base pour bien montrer que le Marché n’a plus besoin de brimer l’individu mais, tout à l’inverse, le renforce dans son fantasme d’autonomie : celui-ci ne se croit plus brimé et pense aller contre le Marché ! Il se croit en pleine libération alors qu’il est en pleine libéralisation (libéralisme économique). La chose à comprendre est que cette emprise pousse les êtres humains dans une voie perverse. Voilà le point clef du livre. L’on comprend mieux pourquoi le néo-libéralisme a envahi toute la sphère de l’intime, a recoloré le réel, rempli le quotidien de fêtes et de mots d’ordre humanitaristes : asseoir une nouvelle forme d’oppression festive. Il n’est guère étonnant que l’industrie culturelle (fictions, jeux, etc.) soit devenue dominante et que le mot culture ait été dissout dans la moindre expression (rap, techno, tag). De la pullulation des artistes auto-revendiqués et des rebelles rémunérés, tout cela allant de pair avec un hyperjeunisme et une hyperconsommation dans la société par exploitation de la subjectivité humaine et de la chimie des émotions prise comme matière première.

En un mot, le néo-libéralisme est la « subversion » même ! Croire que l’idéologie libertaire est opposée au libéralisme (alors qu’elle en est le cheval de Troie) est le fourvoiement historique non seulement d’une génération mais de toute une métaphysique de la révolte et de l’émancipation. Karl Marx avait déjà mis en garde ses contemporains contre les bouleversements sociaux sans cesse opérés par la Capital ! Adieu bougisme ! Dany-Robert Dufour démontre que les trois penseurs de mai 68, Deleuze, Foucault et Bourdieu, n’ont fait qu’élargir la voie égotiste initiée par un Adam Smith. Est-il étonnant de voir que l’époque où le «Jouissez sans entraves» est devenue réalité concrète soit celle du libéralisme total et mondial ? L’on comprend pourquoi l’idéologie libertaire n’a jamais pu enrayer le libéralisme et qu’il était «logique» que d’anciens trotskistes deviennent sans problème publicitaires ! Le capitalisme n’est plus patriarcal, fondé sur la répression du désir mais il est devenu progressiste, permissif et hédoniste. Il suffit de regarder les publicités. « Autant dire que le schizo deleuzien est le sujet idéal du Marché, c’est un sujet désinhibé, sans culpabilité, sans surmoi, qui doit savoir sans cesse jongler, changer de formes, d’identités personnelles, d’identités sexuelles et de localisation. C’est un sujet apte à maximiser rapidement ses gains ici même pour pouvoir les rejouer et les réinvestir ailleurs au pied levé. La forme idéale de ce nouveau saint est le schizo dans la vie sociale, le hacker en informatique et le raider dans la finance. » écrit-il.

arton626

Le néo-libéralisme a entrepris un vaste programme de décloisonnement et de déterritorialisation généralisée, faisant perdre tout repère, rendant les individus mous et mobiles, nomades et fluctuant. La dérégulation libérale est conjointe à la dérégulation symbolique de l’être humain, ascension d’une post-humanité au Marché. Corps sans frontière, sans identité… comme les capitaux. Le philosophe bat en brèche le sociologisme libéral à la Bourdieu en rappelant que la division sexuelle est d’abord une distinction biologique avant d’être une construction culturelle. Il renvoie ainsi les revendications des associations en tous genres (transsexuel, homoparentalité etc.) à leurs délires postmodernes quand elles veulent « jouer le genre contre le sexe », un programme libéral dans cette volonté démiurgique de tout déréguler. Même égoïsme de base à l’œuvre contre la réalité. « Ce qui compte aujourd’hui en effet, ce n’est plus la nature qui m’est échue, c’est mon choix ! Je parle, je veux, donc j’ai le droit – y compris le droit d’être une femme si je suis un homme. Le choix du genre voudrait s’imposer au destin du sexe. (…) Ce qui revient à dire que je n’ai plus à m’arranger comme je le peux avec ce qui m’est échu, le sexe, mais que je peux décider de ma nature. Et aller jusqu’à, depuis ma culture ou plutôt depuis mon bla-bla, la remettre en question.»

Que faire devant ce néo-libéralisme écologiquement dangereux et anthropologiquement impossible ? Seul moyen de s’en sortir selon Dany-Robert Dufour, le transcendantal. Car face au laisser-aller ou au laisser-faire (la jouissance) du néo-libéralisme à l’instar de Mandeville et Adam Smith, il faut brider la pulsion (pour accéder au désir) comme le recommandait Kant ou Freud (domestiquer les passions, rôle de l’école). Le seul moyen d’enrayer pareille course à la consommation est la pensée critique et l’art qui pourront nous aider à être et à préserver ce monde menacé. Avec Michéa et quelques autres, Dany-Robert Dufour fonde une pensée novatrice dans la compréhension de la postmodernité en nous faisant voir l’impasse suprême : si libéralisme et libertaire sont bien deux mots, ils ne forment qu’une seule et même chose.

Avec La Cité perverse, Dany-Robert Dufour reprend les analyses antérieures et les approfondit. Il tente de remonter aux origines de la métaphysique libérale, les développe et aboutit au fameux marquis de Sade et ce jusqu’à ses continuateurs officiels ou cachés, « à l’insu de leur plein gré » pourrait-on dire. Plus le monde devient libéral et plus il devient sadien est l’équation type dont l’illusion est de faire croire qu’il faut tout miser sur l’amour-propre des individus à la recherche de la maximisation de leurs intérêts, sachant qu’une harmonie sociale nouvelle en découlera.

La première partie s’attache à expliquer le grand reversement de la métaphysique occidentale. Cela commence avec saint Augustin et Pascal (non pas bien sûr que ceux-ci soient ultra-libéraux dans l’âme) et notamment avec la distinction entre amor Dei (amour de Dieu) et amor sui (amour de soi). Augustin se préoccupe du type de socia¬lité ou de culture et emploie parfois l’opposition entre un amor socialis et un amor privatus. Le premier est tourné vers les autres, soucieux du bien de tous, est soumis à Dieu et veut pour autrui ce qu’il veut pour lui-même tandis que le second est tourné vers soi (privé), subordonnant le bien commun à son pouvoir, et veut soumettre autrui pour son propre intérêt. Le premier ne peut transformer l’autre en objet alors que le second le peut aisément, base première du capitalisme.

C’est Pascal qui passionne notre philosophe en premier lieu. La cause est qu’il est le premier qui va lâcher vraiment du leste sur cet amor privatus. Dans le fragment 45 des Pensées, Pascal dénombre trois concupiscences résultant de la mise au premier plan de l’amour de soi au détriment de l’amour de Dieu : la passion des sens et de la chair (libido sentiendi), la passion de posséder et de dominer (libido dominandi) et la passion de voir et de savoir (libido sciendi). Le capitalisme naît en tout cas de la libido dominandi, relative à la volonté de domination y compris sur la nature annoncée par Descartes dans Le Discours de la méthode (que les hommes se fassent «comme maîtres et possesseurs de la nature »).

Sur ce point, Dany-Robert Dufour disserte longuement sur le fait que Pascal était dominé par ce qu’il appelle la figure du pervers puritain qui se met en place, à partir de 1660, figure qui va conquérir le monde. Le pervers puritain est « un sujet tel que le pervers qu’il abrite jouit sadiquement du névrosé puritain cependant que le puritain pâtit, c’est-à-dire jouit masochistement, du pervers. » écrit-il. C’est de ce moment qu’il date le début du renversement progressif et total de la métaphysique occidentale. La plus fréquente maxime consiste à soutenir le bien public sur une base perverse ou cynique. L’ordre social émanera tout d’abord d’un défaut pour obtenir une bonne émulation. Pascal explique dans un fragment 118 des Pensées : « Grandeur de l’homme dans sa concupiscence même, d’en avoir su tirer un règlement admirable et en avoir fait un tableau de charité. » Voilà une phrase problématique puisqu’elle permet d’établir que le bien procède du mal. Par ailleurs, Pascal se livre à quelques affaires florissantes, faisant de lui un pionnier du capitalisme. Il tente de commercialiser sa machine à calculer, la « pascaline ». Il achète pour ce faire une boutique à la Halle au blé (Bourse du commerce actuelle), invente des techniques qui annoncent la publicité, rédige un «Avis nécessaire» sur la machine arithmétique, sorte de prospectus avant la lettre qui en vante les qualités. Avec le duc de Roannez, il se lance dans un projet commercial, connu sous le nom d’affaire des carrosses à cinq sols en créant à Paris un réseau de transport en commun, utilisant des carrosses. Moyennant cinq sols, des passagers doivent pouvoir se faire transporter n’importe où dans la ville sur la base d’itinéraires fixes comportant des stations et des changements. Pascal s’occupe de l’organisation et de la conduite de la société, du passage des contrats et conventions, du tracé des itinéraires, des véhicules et de l’information par prospectus à donner au public potentiel. Ce qui confirme la maxime 118… en même temps que cela réhabilite la libido sciendi, liée à la passion de voir et de savoir.

Consommation

Ce sera ensuite Pierre Nicole, le penseur janséniste, auteur avec Antoine Arnauld de la Logique de Port-Royal, ouvrage composé en 1667 pour léducation du jeune duc de Chevreuse et qui servit dans le cadre des « Petites Écoles » de Port-Royal. Cette Logique est tendue vers un idéal déducation fondé sur un langage rationnel capable de concilier l’esprit de finesse et l’esprit de géométrie. Nicole met au jour le plan secret de Dieu où il s’agit de laisser libre cours à la concupiscence des hommes. Nicole est le premier à affirmer que ce nouvel adage doit devenir la loi de la Cité. Ce moment est le début de la conquête du monde par le pervers puritanisme. Si le pervers puritain mise sur la libération pulsionnelle de ses passions concupiscentes, il est de l’autre contraint au calcul rationnel qui le force à investir là où la perte sera évitée et le profit aussi important que possible. Nicole et Bayle réhabilitent la libido dominandi liée à la passion de s’enrichir et de posséder.

Vient ensuite Bayle, avec son essai, Pensées diverses sur la comète (1680), qui avance l’argument théologique suivant : si Dieu existe, il ne peut se servir de prodiges qui renforceraient la superstition des gens. Le remède contre l’athéisme serait pire puisqu’il équivaudrait à la promotion par l’Église de la superstition. L’athéisme n’est pas pour lui un plus grand mal que l’idolâtrie propagée par l’Église catholique, posant la question de savoir si une société athée peut être vertueuse. Bayle répond que c’est le plan caché de Dieu qui va jusqu’à l’utilisation de leurs vices privés pour satisfaire le souverain bien, la vertu publique. Bayle explique qu’une société formée d’athées mus par l’amour-propre et l’avarice serait bien plus forte et prospère qu’une société formée de personnes qui suivraient les préceptes de la religion chrétienne.

Dès lors, peu à peu, deux concupiscences sur trois, sont vers 1700 réhabilitées. La voie est bientôt libre pour qu’un esprit procède à la libération totale des passions. C’est Bernard de Mandeville (1670-1733) qui assène le coup fatal non seulement en confirmant la réhabilitation des deux premières concupiscences mais en y ajoutant la troisième, la libido sentiendi. Mandeville est un calviniste hollandais d’origine française. Un médecin qui sait que les âmes souffrent d’être emprisonnées dans les corps concupiscents. Il en tire l’équation libérale de sa Fable des abeilles : la libération des passions entraîne l’opulence ; le contrôle des passions provoque la misère (« La ruche murmurante ou les fripons devenus honnêtes gens »). Chaque groupe reste libre de suivre son culte pourvu qu’ensemble ils participent au bien commun promis par cette nouvelle religion naturelle. Comme on le sait, Adam Smith reprendra l’analyse de Mandeville mais en substituant le mot «vice» pour le remplacer par le mot «intérêt propre». Cet égoïsme dans la fable de Mandeville marque aussi un « échec du social » puisque les « fripons » ne peuvent pas en réalité devenir des honnêtes gens mais tout à l’inverse des « pervers ». Alors qu’en est-il du social dont on parle tant ?

Cette nouvelle religion libérale n’est plus une religion du Père, mais de la Mère. Le père était en effet un interdicteur qui refrénait les passions individuelles afin de rendre possible le lien social. Or, ici il faut rétablir la réhabilitation de l’amor sui pour accéder à la satisfaction pulsionnelle. Dans cette religion, la nature est une bonne mère qui fait tout pour ses enfants à condition que ceux-ci la laissent faire. Nous sommes passés d’un gouvernement des individus fondé sur le pouvoir (paternel, reposant sur la convention et l’interdit) à un regroupement d’individus fondé sur le pouvoir (maternel, incitateur, naturel, fondé sur la physis). Cette religion du marché n’est plus transcendantale mais immanente.

La seconde partie du livre analyse la montée en puissance de Sade. À la même époque, il y a aussi le transcendantalisme de Kant opposé au libéralisme d’Adam Smith et Sade. Les deux courants se distinguent par la régulation morale à mettre en œuvre dans l’action. Alors que, pour Kant, il fallait absolument réguler — la morale doit être fondée sur l’impératif catégorique (se donner une loi à suivre), pour Smith, il faut laisser faire, ce qui mène à Sade, l’homme du sans limites, du commerce libidinal sans frein.

Le moment de Sade marque un tournant dans l’établissement de la métaphysique libérale qui ne trouvera ses déploiements conséquents qu’à notre époque, surtout à partir au début du XXe siècle. À la suite Mandeville et Adam Smith, Sade pose la dernière brique qui va nous amener au XXe siècle et à la théologie libérale : l’égoïsme libidinal. Le libéralisme, c’est Smith avec Sade. Cet égoïsme trouve ses premières assises au XVIIIe pour déployer toute son envergure. La maxime sadienne est de considérer l’autre comme un moyen pour réaliser ses fins. Si je l’adopte, je dois accepter d’être éventuellement instrumentalisé par l’autre, dans et par la jouissance de l’autre.

Évoquons rapidement l’écueil des récits de Sade qui, selon les uns, ne construit qu’une fable tandis que, pour d’autres, il traduit l’esprit d’une époque. Pour ma part, j’opte pour les seconds car je ne vois pas en quoi, notamment dans La Philosophie dans le boudoir, le narrateur ne développe pas un hypernaturalisme qui ne peut aller que dans une véritable perversion (cassage de tabous, inceste, torture…) et passage à l’acte pour en tirer jouissance (ce que Sade a ouvertement fait dans la réalité soit dit en passant). Que l’on s’amuse ou non à raconter de telles choses sans en montrer les tenants et les aboutissants, devient plus que problématique dans ce que le lecteur peut en tirer par la suite.

Les_vilains_neo_turbos_ultra_liberaux_asservissent_le_monde

Cela étant dit, Dany-Robert Dufour prend un exemple de cet alliage du commerce et de la libido. Aux États-Unis, George Washington Hill, président de l’American Tobacco Co (propriétaire des marques Lucky Strike, Pall Mall) décide en 1929 de conquérir ce nouveau marché. Il embauche Edward Bernays, le pape des médias, de l’opinion, des sentiments, des affects. Bernays se résout à aller voir le psychanalyste Abraham Arden Brill et ce dernier lui explique que la cigarette est un symbole phallique représentant le pouvoir sexuel du mâle : s’il était possible de lier la cigarette à une forme de contestation de ce pouvoir, alors les femmes, en possession de leurs «pénis », fumeraient. Le 31 mars 1929, Bernays envoie défiler de jeunes mannequins sur la 5e Avenue lors de la New York City Easter Parade, en ayant averti la presse que les belles jeunes femmes allumeraient des torches of freedom. Devant la foule de photographes et au signal de Bernays, elles allument leurs flambeaux de la liberté : des cigarettes. L’association de la cigarette avec l’émancipation de la femme est un succès. Le résultat est que les femmes fument d’autant plus volontiers qu’elles croient avoir conquis leur liberté en dérobant aux hommes le petit phallus, même si elles se retrouvent maintenant dépendantes du tabac. La « libération » n’a pas de prix.

La démocratisation de la jouissance a été conçue comme prolétarisation du consommateur. Ce fut tout le travail de ces industries culturelles, chargées d’exploiter industriellement la libido des consommateurs en leur fournissant des objets d’identification et de réalisation fantasmatique multiples. En échange d’un tel relâchement, nous sommes passés d’un capitalisme de production à un capitalisme de consommation.

Au fur et à mesure, cette idéologie a gagné du terrain. Il en a résulté, dans la jeunesse des années 1950-1960, une «crise de libertinisme» qui balaya le puritanisme d’avant. Pour Dany-Robert Dufour, cette crise réside dans le rock’n roll avec le coup de reins fatal, le déhanchement érotique pelvien décisif contre les attitudes rigides des inhibitions sexuelles résultant du patriarcat et de l’hétérosexualité. Dès ses premières apparitions, Elvis Presley ait été surnommé «Pelvis» ! Dany-Robert Dufour critique ce qu’avait écrit aussi Michel Clouscard dans Le Capitalisme de la séduction concernant le rock en montrant que celui-ci, sous couvert de « rebelle attitude » n’était qu’un cheval de Troie du capitalisme pour étendre son empire dans un monde en plein bouleversement. Le rock intervient dans un univers précis, la jeunesse d’après-guerre, avec l’invention du pavillon de banlieue, de la grande surface, du fast-food, de la pilule contraceptive, de la télévision, de la presse « libérée» (magazine Playboy). Le rocker donnera naissance au hippie qui conjuguera la révolte radicale (pacifisme, écologisme, communisme, artisanat) et appel à une jouissance généralisée qui ne peut trouver qu’une traduction concrète que dans le néo-libéralisme. Ils donneront naissance, ce qui n’est pas un hasard, aux yuppies, ces jeunes cyniques, obsédés par l’argent et la réussite qui ont pris la direction du monde depuis les années 1980.

La troisième partie analyse la cité d’aujourd’hui avec cette montée perverse. Pour Dany-Robert Dufour, la cité classique était une cité qui obéissait à des lois créées par les hommes pour échapper aux lois de la nature tandis qu’une cité perverse s’emploie à remettre au premier plan les lois de la nature tout en faisant croire qu’elle fait l’inverse. La société précédente essayait tant bien que mal de contenir les passions, mais la différence est que non seulement sous couvert d’émancipation, elles se « libèrent » plus facilement, mais qu’elles circulent plus aisément au point qu’il devient impossible de les freiner. Elles nous contaminent au point que nous nous imitons devenant des Zelig friands et gloutons. Nous étions auparavant à l’ère du refoulement et nous passons de plus en plus à l’ère du défoulement. Cet égoïsme, même si l’égoïsme a toujours existé en l’homme, est en train de déployer les tenants et les aboutissants qu’il n’avait pas pu déployer précédemment. L’homme, ce néotène, cet être non-fini à la naissance, à la différence des autres animaux, doit se parachever ailleurs que dans la nature, c’est-à-dire dans une culture. Et sans parler de la division subjective (la Spaltung) qu’il doit opérer pour être un adulte. Occuper la position du maître n’est pas de tout repos. Car le maître, le vrai, est celui qui, à l’instar de Dieu, réussit à s’autofonder. Or la chute de la référence divine classique (transcendante) dans nos sociétés conduit l’individu postmo­derne à devoir affronter de plus en plus l’aporie de l’autofondation. Affronter est le prix à payer pour s’être libéré des grands récits qui soutenaient une figure possible de l’Autre. D’où l’accroissement présumé des cas de perversion et de psychose dite sociale. « Que le pervers dénie la loi des hommes, on vient de le dire. Mais cela ne suffit pas. Car il va plus loin. En effet, le déni pervers ne vise pas seulement la loi, avec un petit l. Il porte aussi sur la Loi, avec un grand L. Attention donc à ne pas confondre la loi, qui concerne la loi des hommes, et la Loi, qui renvoie aux Lois de la nature. Bref il faut pour s’y retrouver reprendre ici la distinction faite par les Grecs, déjà rencontrée, entre convention et nature, c’est-à-dire entre nomos et phusis. J’illustrerai cette distinction d’un exemple très simple : le gouvernement peut décider de fixer les vacances au mois d’août, mais il ne peut pas décider du temps qu’il fera alors. Ces deux domaines sont cependant bien régis par des lois, mais il s’agit de celles du nomos d’un côté et de celles de la phusis de l’autre. Cela pour dire que le déni pervers veut aussi toucher la Loi, celle à laquelle tout névrosé comme tel se soumet, aussi bien pour en souffrir. Le pervers veut en somme décider du temps qu’il fera. Ou des parents qui auraient dû être les siens. Ou du sexe qui devrait être le sien. Ou qui devrait être celui de l’autre. Il veut en somme ne pas savoir que le sexe est aussi une affaire de nature. De nature au sens où le genre auquel on appartient, le genre humain, est, si l’on nous permet cette expression, que nous avons déjà utilisée ailleurs, sexionné, c’est-à-dire régi par la Loi de la repro­duction sexuée, et divisé en deux sexes, les hommes et les femmes. »

Dany-Robert Dufour revient longuement sur la perversion proprement dite. Entendons-nous bien. Sommes-nous en train de devenir pervers ? Pas structurellement. Ce n’est pas parce que des sujets participent à une économie perverse qu’ils sont eux-mêmes pervers, au sens où ils relèveraient de la structure perverse mais d’une perversion ordinaire. Le tableau clinique du néo-sujet est celui d’un sujet resté enfant de la mère. Comme il y a une perversion extraordinaire et une perversion ordinaire, il existe un sadisme extraordinaire et un autre, ordinaire. Le sadisme extraordinaire est celui de Sade alors que le second se base sur le principe de l’égoïsme et de la réalisation pulsionnelle, celle-ci étant alors réalisée par des moyens industriels. Il s’agit, à travers la sexualité, que d’une volonté de formater la pulsion en vue de son exploitation à grande échelle.

On comprend mieux pourquoi on assiste à un tel exhibitionnisme de nos jours qui prend des proportions diverses et variées à travers cet égoïsme libéral. Dany-Robert Dufour analyse ainsi avec un luxe de détails époustouflants plusieurs registres dans l’art (subjectivisme extrême, relativisme culturel), la perte d’autorité, les enfants laissés au marché, l’addiction à la pornographie, l’inflation du virtuel (Second life) ou plus simplement comme l’apparition des sextoys et autres poupées et robots où l’individu en vient à jouir sans autrui. Et il y a bien sûr la réécriture des lois pour légitimer cette descente dans la perversion. Cette logique est à l’œuvre dans le transsexualisme. On a appris récemment que le transsexualisme n’était plus une maladie mentale grâce, non pas à un gouvernement de gauche mais de droite, celui de Nicolas Sarkozy ! Certes, une loi ne dit pas forcement la réalité ou la vérité mais l’évolution des mœurs n’est pas forcément béni que par un gouvernement progressiste. On a là un cas flagrant de déni de réel (déni de réalité passant par un déni de sexe, via une castration réelle) légitimé par la volonté fantasmatique d’un individu qui décide de réécrire son sexe, son identité pour son petit confort personnel tout en demandant à l’état de prendre en charge sa petite lubie. Elle accepte en effet que la distinction sexuelle, loi centrale de l’espèce, loi phylogénétique, ne s’impose plus aux individus. Ce qui ouvre bien sûr un abîme car l’ontogenèse (le développement de l’individu) perd tout sens.

Que ces solutions, procédant d’un rapport mensonger à soi ou aux autres, soient si répandues aujourd’hui dans le corps social ne peut signifier qu’une chose: la Cité ne cherche plus à s’accorder à la vérité. Cela peut se dire en un mot : nous avons alors affaire à une Cité qui devient perverse. On peut donc dire sans trop se tromper que la perversion ou le déni de réel sont devenus un droit de l’homme rejoignant ainsi ce que disait Jean Baudrillard en 2005 : « La transsexualité : ce qui était une hallucination psychotique est devenu un des droits de l’homme. Ne serait-ce pas plutôt les droits de l’homme qui sont devenus une hallucination psychotique ? » C’est toute la force des deux livres de Dany-Robert Dufour que de mettre en lumière un tel renversement de perspective.

Yannick Rolandeau (2010)

Publicités

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s