Ce que dévoile l’affaire Polanski

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(Texte déposé à la SACD, Copyright YR)

L’acharnement dont a fait œuvre la justice américaine envers le cinéaste Roman Polanski était démesuré. De l’autre, il y a de quoi rester un peu effaré par toute cette affaire. Fort heureusement, la justice suisse a refusé la demande d’extradition de Roman Polanski parce que les États-Unis n’avaient pas fourni tous les documents que la Suisse avait demandés. Les avocats de Polanski souhaitent faire toute la lumière sur ces fameuses pièces manquantes. Cerise sur le gâteau, Samantha Geimer s’est réjouie de cette libération alors qu’ironiquement les opposants prenaient sa défense ! Quand le cinéaste remporta en 2019 un Lion d’or à Venise, Samantha Geimer tweeta : « À tous ceux qui m’insultent, me dénigrent et se servent de moi, qui tweetent au sujet de mon viol comme s’il s’agissait de pornographie, excités par l’usage de mots vulgaires, excités par leur propre haine. Félicitations, Roman. Je me désole pour nous deux que la corruption qui règne au sein de la cour de justice de Los Angeles semble ne jamais devoir prendre fin. » Il faut prendre toute la mesure de cette chasse à l’homme médiatique.

Tout d’abord, plusieurs choses sont surprenantes. Certains accusent le cinéaste comme s’il était coupable. Si ce n’est déjà pas au tribunal de l’opinion publique de juger un homme, on peut se poser plusieurs questions : y-a-t-il eu viol ? Qui peut le dire avec certitude ? Une accusation n’est pas un fait ou une preuve. Pourquoi la victime abandonne-t-elle les poursuites ? Il ne s’agit en aucun cas de légitimer un tel acte, mais ceux qui accusent le cinéaste de viol, voire de pédophilie (le terme signifie stricto sensu « amour des enfants » et non pour des adolescents et l’on devrait dire pédocriminalité) ont plus à examiner leur conscience pour juger une affaire dont ils ne connaissent souvent rien en oubliant le contexte de l’époque, l’attitude de la mère, l’acharnement de l’ancien procureur Rittenband et le zèle du nouveau, Steve Cooley.

Rappelons quelques présupposés concernant la pédocriminalité. En Espagne, au Japon, en Corée du Sud, en Argentine, et dans d’autres États, l’âge de la majorité sexuelle est fixé à 13 ans. Comment se fait-il qu’une relation sexuelle considérée comme un crime aux États-Unis ne le soit pas dans d’autres démocraties à l’égal des États-Unis ? S’il appartient à chaque état de décider de sa législation, tout le monde s’accorde cependant à condamner le viol ou le crime. Alors peut-on concevoir qu’une relation sexuelle ne puisse tolérer aucune prescription, valoir au criminel le risque de passer le restant de sa vie en prison, et déchaîner contre lui le torrent de la haine la plus impitoyable alors que, dans d’autres démocraties, la loi considère cette relation sexuelle comme légale ? Un tel écart entre deux conceptions de la loi est injuste. Ou alors il faut recommander de porter plainte contre tous les pays qui ont mis la majorité sexuelle à 13 ans. Tout cela donne la mesure de l’emballement délirant auquel on assiste avec le néo-puritanisme d’une époque (la nôtre) qui en juge une autre comme si cette dernière devait se plier à nos idéaux new-look mirifiques !

Il faut ajouter à cela que l’hystérie anti-pédophile a fait des dégâts considérables (affaire Outreau). Le pédocriminel est devenu le bouc émissaire parfait, utile pour se défouler sans crainte. Étant donné que les anciens boucs émissaires se sont révélés innocents au cours de l’Histoire, il fallait bien en trouver un qui ne puisse pas être suspecté, ce qui ne veut pas dire qu’il n’est pas coupable d’actes répréhensibles. Il est étrange que le « jury populaire et auto-institué » ne cesse d’entonner que les artistes ne seraient pas au-dessus des lois comme si la justice était déjà faite. Étrange credo qui se répand à travers Internet comme une traînée de poudre et qui destitue un homme sans la moindre preuve, le jetant en pâture à l’opinion publique. Comme si les petites gens détenaient la vérité par rapport à ceux d’en haut simplement parce qu’ils appartiennent à « l’élite » du bas (snobisme inversé). Ce recours à une telle opposition entre privilégiés et petit peuple est d’une rare démagogie. Ce jury sanctifié par lui-même hurle et s’indigne de la transgression d’un cinéaste, se rassemble en meute unie par leur bave et éructe leur vertueuse indignation comme s’il détenait la vérité dans une transparence trompeuse. Pour hurler si fort, pour lyncher médiatiquement un homme au point de lui reprocher ses origines juives et même de vouloir le tuer ou de vouloir sa mort, il faut bien être suspect de quelque chose que personne n’ose s’avouer.

Revenons à l’affaire qui ne concerne que le viol. Face à une telle accusation que reste-t-il à un homme pour s’en sortir ? Certains diront la justice. Si procès il y a à l’époque, Samantha Geimer doit témoigner. C’est ce que voulait éviter à tout prix la mère de l’adolescente. Roman Polanski plaide coupable au chef d’accusation suivant : rapport sexuel illégal avec une mineure. Ce plaidoyer – qui évite à la jeune fille de passer à la barre – est accepté par le juge, l’avocat de l’accusation et la mère de Samantha Geimer. L’accusation de viol est donc abandonnée ! Laurence Rittenband, juge chargé de l’affaire, est un amateur des causes célèbres, histoire de tremper dans les scandales des stars. Il soumet Roman Polanski à un examen psychiatrique de 90 jours (il fera 42 jours sous le matricule : CALIF PRISON B88742Z R POLANSKI 12 19 77). Le rapport conclut que le réalisateur est quelqu’un de normal, qui n’est ni pédophile, ni psychopathe ! Premier point qui dément toutes les accusations. Selon les témoignages recueillis par la réalisatrice Marina Zenovich dans le documentaire Roman Polanski : Wanted and Desired, en plaidant coupable pour un rapport sexuel illégal avec une mineure, Roman Polanski s’expose à une peine de prison dont la durée est laissée à l’appréciation du juge. Dans le même documentaire, l’avocat de Samantha Geimer avoue que : « Bien sûr, ce qu’il a fait à Samantha, ma cliente, est mal et indigne, mais il devait être traité avec équité et il ne l’a pas été. » Roger Gunson à qui le Parquet a confié l’affaire, avoue aussi : « Son départ ne m’a pas surpris dans ces circonstances. »

Le plus troublant est l’instruction d’une telle affaire par la justice dans une démocratie, infestée par les rumeurs et le battage médiatique. Samantha Geimer évoque son calvaire où pendant toutes ces années les médias et la justice américaine se sont acharnés sur cette histoire, notamment le procureur Rittenband, plus préoccupé de son image dans les médias. Voyant que ce dernier ne se trouve pas assez sévère avec le cinéaste, malgré le séjour de celui-ci en prison pendant 42 jours, il suggère qu’il peut envoyer Roman Polanski sous les barreaux (50 ans à l’époque), cassant l’accord obtenu par les deux parties. Roman Polanski s’enfuit des États-Unis devant la menace d’un tel retournement de situation. Samantha Geimer le comprend. Ce qui pose le problème épineux d’une démocratie qui a plus à cœur de faire de l’argent avec une telle histoire que de la juger au point que Samantha Geimer demande l’annulation de la sanction du criminel. Et l’histoire recommence avec l’arrestation de Polanski en 2009, suite à la décision du procureur de Los Angeles, Steve Cooley, qui briguait un troisième mandat en tant que procureur général. Il pensait que se montrer intraitable avec Polanski serait un astucieux moyen d’assurer sa réélection. Comme on sait, la Suisse refusa d’extrader le cinéaste en pensant que les États-Unis avaient quelque chose à cacher pour ne pas livrer tous les éléments de l’enquête (notamment en refusant l’ouverture des scellés concernant les irrégularités du procureur Rittenband). Samantha Geimer en veut à la justice américaine incapable d’appliquer ses propres lois. Voilà donc une confession apaisée, nantie d’une sagesse existentielle. Elle aimerait que cette histoire cesse et pouvoir continuer de vivre tranquillement à Hawaï avec son mari et ses trois enfants. Elle conclut dans son livre La fille. Ma vie dans l’ombre de Roman Polanski : « Si vous avez constamment de la haine dans le cœur, il n’y a que vous que vous faites souffrir. Ce n’est pas pour lui que j’ai pardonné. Je l’ai fait pour moi. Le pardon n’est pas un signe de faiblesse. C’est une force. »

On connaît la suite : Roman Polanski est arrêté en Suisse à un festival rendant hommage à son œuvre alors qu’il possède un chalet et qu’il s’y rendait souvent. Pourquoi l’arrêter maintenant ? On peut supposer que les États-Unis tentent de régler une affaire. Est-ce à cause du dernier et remarquable film de Roman Polanski, The Ghost Writer, qui n’est pas tendre avec les États-Unis et l’Angleterre ? Question en suspens.

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Cette même affaire n’aurait pas eu autant de retentissement si la personne avait été un quidam. Si ce dernier avait été un chômeur (ou avec d’autres signes victimaires), on aurait trouvé des excuses sociales à faire valoir. Comme il s’agit d’un cinéaste célèbre, on oublie son passé : la Seconde Guerre mondiale, l’assassinat de sa mère dans un camp, sa fuite du ghetto de Varsovie, le stalinisme, sa femme Sharon Tate enceinte de huit mois assassinée de seize coups de couteau (avec quatre amis)  par des femmes adeptes de la secte de Charles Manson (lire le livre de Vincent Bugliosi, Helter Skelter (J’ai lu) et le téléfilm qui en a été tiré en 1976). Si l’on s’en sert, on déclare aussitôt qu’il ne peut s’agir d’une excuse, mais on pourrait au moins comprendre. Hélas, on n’opère pas de la même façon quand il s’agit d’une femme. C’est le cas dans l’affaire Jacqueline Sauvage, condamnée à deux reprises par deux cours d’assises différentes, sans aucune circonstance atténuante au vu du dossier, pour avoir assassiné son mari dans le dos sous le prétexte qu’il la battait et qu’il avait violé ses enfants. Là, on trouve des excuses et on justifie le meurtre. Elle fut relâchée par un Président de la République en quête de voix, suite aux pressions de lobbies féministes qui, comme par hasard, accusent toujours dans le même sens. Mauvaise foi patente. Encore plus depuis l’affaire Weinstein où il suffit d’accuser un homme d’avoir violé pour être cru sans aucun jugement !

Samantha Geimer explique ce qu’elle a vécu : « Et honnêtement, la publicité qui entoure cette affaire m’a tellement traumatisée que ce qu’il [Polanski] m’a fait me semble pâle en comparaison.[1]» Et elle s’en prend à la presse : « Les gens ne savent pas avec quelle injustice j’ai été traitée par la presse. Je me suis sentie violée ! Les médias m’ont fait vivre un enfer, et j’essaie de mettre tout ça derrière moi.[2] » Voilà qui est pour le moins surprenant. Dans son autobiographie, Roman Polanski écrit à un moment que cette jeune fille n’était pas vierge. C’est exact. Dans le journal polonais Gazeta Wyborcza, elle affirme avoir déjà eu des relations sexuelles avant le 10 mars de cette époque : « Oui, deux fois. » Cela n’implique pas qu’il s’agit d’une petite aguicheuse. Que d’un côté, Samantha Geimer ait été laissée par sa mère dans la propriété de Jack Nicholson pour y faire des photos de mode, qu’elle soit plutôt décontractée au niveau sexuel dans une époque très légère en ce qui concerne les mœurs, et d’un autre côté, que le cinéaste se remette de l’assassinat de sa femme, Sharon Tate, nous voilà dans une histoire indémêlable.

La parution du livre de Samantha Geimer, intitulé La Fille, ma vie dans l’ombre de Roman Polanski (Plon) en 2013, éclaircit certains aspects. Si Roman Polanski n’aurait pas dû avoir des relations sexuelles avec une mineure aussi jeune (13 ans), ce qu’il a avoué, on peut se demander comment cette jeune fille s’est retrouvée dans la propriété de Jack Nicholson ? Laisse-t-on sa fille de treize ans faire de telles photos, surtout avec la réputation d’un cinéaste aimant les jeunes femmes ? Dans son audition par un procureur que l’on trouve sur Internet, publication déjà abjecte que de l’étaler aux yeux de tous, elle avoue que le cinéaste ne l’a pas forcé de prendre de la drogue et du champagne. Si Samantha Geimer ne tient pas à examiner la responsabilité de sa mère, une actrice « ratée », voilà quelque chose d’étonnant, d’autant que celle-ci a bien signé un contrat pour que sa fille fasse des photos avec Roman Polanski. Photos plutôt dénudées. Les parents devraient faire attention à ce que leurs filles font le soir au lieu d’aller faire des photos avec des hommes célèbres. On peut ici légitimement suspecter l’intention « se payer une célébrité » en cherchant à entrer dans le monde de la photo ou du cinéma au lieu de croire aveuglement une jeune femme surtout quand elle parle de viol. Des manipulations pour faire plonger des types dans le pays le « plus » démocratique du monde sont monnaie courante.  Quand on sait que la parole d’une jeune fille (forcément innocente) a plus de poids que celle d’un homme d’âge mûr (forcément coupable), on juge bien vite. En matière de justice, on ne croit pas sur parole. Une autre femme, Charlotte Lewis, interprète dans Pirates de Roman Polanski, a déclaré que ce dernier avait abusé d’elle à son domicile parisien alors qu’elle avait 16 ans. Or, le journal Libération[3] a retrouvé un entretien donné, en 1999, au journal britannique News of the World, où elle avoue avoir eu des relations tarifées avec des célébrités et qu’elle voulait être la maîtresse de Polanski !

Samantha Geimer soutient que Polanski l’a violée et qu’il n’y a eu aucune manipulation de sa part à elle. Soit. On peut aussi penser que le cinéaste l’a bel et bien violée et dans ce cas, il mérite ou méritait d’être jugé, mais le climat houleux suscité par les médias et la justice américaine n’ont pas permis de régler cette affaire sereinement surtout si l’opinion publique s’institue en tribunal expéditif en s’opposant aux jugements comme dans l’affaire Jacqueline Sauvage. C’est dire que cette histoire, assez simple et banale, a pris des proportions délirantes. L’étonnant est ce que Samantha Geimer déclare dans son livre : « Cela semblera peut-être indécent, mais c’est pourtant la vérité : si je devais choisir entre revivre le viol ou le témoignage devant le grand jury, je choisirais le viol. » (p. 116). C’est dire, selon elle, le calvaire que lui ont fait subir les médias et les déclarations délirantes des uns et des autres sur sa propre histoire. Samantha Geimer ne se sent nullement victime et en veut plus à ceux qui prétendent mieux connaître la réalité des événements qu’elle-même. Elle écrit : « Ma mésaventure avec Polanski ne m’a pas traumatisée, ni mentalement, ni physiquement. » (p. 299) ou « Si vous souhaitez sérieusement faire une bonne action, faites les choses dans l’ordre : assurez-vous d’abord de la coopération de ceux que vous voulez aider, ne vous servez pas d’eux. » (p. 295).

On peut aussi se demander si Samantha Geimer, ayant obtenu réparation (?) de la part de Polanski), ne tente pas d’apaiser les médias et la justice d’abord pour elle-même et sa famille. Mais aussi pour dédouaner Roman Polanski, suite à cet accord financier s’il a bien eu lieu. Alors soit elle tronque la réalité par rapport à ce qui s’est réellement passé, soit elle dit vrai. Ou alors, elle a bien tenté une promotion canapé ou Roman Polanski l’a bel et bien violée. Le livre de Samantha Geimer permet alors d’atténuer les deux versions d’un seul coup. Ce qui est établi de façon sûre, c’est que le cinéaste a couché avec elle.

Nous voilà dans un cas particulier où les nuances sont de rigueur. Lors de la fameuse scène de photographies, Samantha Geimer avoue qu’elle n’aurait pas dû céder si facilement, mais elle avait bu et pris un Quaalud sans aucune contrainte (tout comme Polanski), sans doute aussi influencée par la notoriété du cinéaste. Puis elle avoue : « Il me demande si j’éprouve du plaisir, c’est le cas. Et ça, c’est déjà assez horrible en soi. Mon esprit se débat, mais mon corps me trahit. » (p. 65) Alors, ce qui peut paraître plus juste, c’est qu’effectivement, Roman Polanski a abusé d’elle, mais sans violence (elle ne résiste pas ou ne se débat pas) et que Samantha Geimer n’a pas été traumatisée à ce point d’autant qu’elle y a pris un certain plaisir, et qu’une telle histoire, finalement, ne méritait pas un tel battage médiatique, autant de haine et de parlote.

Elle n’accable pas le cinéaste même si elle l’a trouvé « égoïste et « arrogant ». Si l’on ajoute le contexte de l’époque en 1978, tout se complique encore. Elle écrit : « Même sous ses formes les plus basiques et les moins sensuelles, toute expérience sexuelle était plutôt bien vue à l’époque. L’idée était que les deux personnes concernées, la dominante et la dominée, évoluaient émotionnellement grâce à une sexualité débridée. En 1977, Roman Polanski était imprégné de ce paradigme culturel, ce qui est un point non négligeable. Il a bien entendu commis un acte répréhensible, néanmoins j’ai l’intime conviction qu’il ne m’a pas considérée comme une victime. Même si tout le monde ne le comprendra pas, je n’ai jamais cru qu’il ait cherché à me faire du mal ; il voulait me procurer du plaisir. Il était arrogant et excité, mais je suis convaincue qu’il n’a pas tenté de tirer profit de ma souffrance. » (p. 140-141) Samantha Geimer raconte qu’après l’histoire, elle a « erré » en prenant de la drogue et en couchant fréquemment comme cela était coutumier à l’époque. Elle récuse la position de pure victime (qui devrait agir et vouloir vengeance) comme de « fille aguicheuse » manipulée par sa mère.

Si l’on s’en tient aux propos de Samantha Geimer, cette affaire est délicate et mérite d’être analysée avec soin, surtout que le contexte permissif de l’époque, de surcroît à Los Angeles (libération sexuelle, prise de stupéfiants, « levée des tabous » et Samantha Geimer rappelle, les photos de jeunes filles de David Hamilton publiées dans le monde entier) favorisait un autre comportement. Sans oublier le côté égoïste et arrogant de l’homme Roman Polanski, pris dans cette « libération sexuelle », trop confiant en lui et en son image, et sans oublier encore son passé (surtout le meurtre de sa femme Sharon Tate enceinte). Sans doute que Roman Polanski, petit homme d’Europe central, aussi intelligent et sensible puisse-t-il être, a été fasciné par sa propre promotion de se retrouver dans la Mecque d’Hollywood, au point de s’y brûler les doigts, problème existentiel concernant le mal qui est au cœur de ses films, soit dit en passant. Devenir célèbre avec un tel passé traumatisant, tomber dans cette période de « libération sexuelle » et de dynamitage des tabous créent un vertige consolant et une envie irrépressible de « combler » ce qui ne peut pas être comblé, un manque affectif avec le piège d’aller avec une multitude de femmes jeunes et d’obtenir leur consentement avec insistance ou non. Cela est d’autant plus facile concernant cette époque, mais bon nombre de jeunes femmes succombent à son charme d’homme célèbre et envié.

Enfin, toute cette histoire soulève d’autres problèmes. Il y a bel et bien un défoulement envers le cinéaste d’une société libérale qui, ayant perdu ses repères moraux et familiaux entre autres, se jette aveuglement sur de petites et vieilles histoires sordides pour se racheter une bonne conscience à peu de frais, alors que cette même société ne renoncerait pas à son émancipation sexuelle (qui a vu la ruine du sexuel par une telle exhibition forcenée) et en vit grassement. C’est sans doute le point névralgique de cette affaire suite à Mai 68 et à la soi-disante révolution sexuelle. C’est bien ce leitmotiv de l’émancipation qui voulait faire sauter tous les tabous. Dont les féministes. Louis Aragon, Roland Barthes, Simone de Beauvoir, François Châtelet, Patrice Chéreau, Gilles Deleuze, Françoise d’Eaubonne, André Glucksmann, Félix Guattari, Guy Hocquenghem, Michel Leyris, Jean-François Lyotard, Gabriel Matzneff, Tony Duvert, Jean-Paul Sartre et René Schérer et d’autres ont avalisé la chose. C’était le dogme anti-réactionnaire qui a abouti au néo-libéralisme actuel en sapant toutes les protections pour que ce système puisse marchandiser la sexualité à travers les médias (dont la pornographie) et encore plus actuellement avec Internet. Les cris d’orfraie aujourd’hui n’en sont que la conséquence logique et hypocrite puisque ce logiciel ne peut que régresser en attaquant les derniers stades comme ultime rempart. Mais il est trop tard sinon il faut clore ce logiciel et remettre des interdits car insidieusement, notre société fait économiquement la promotion des lolitas (avec consentement des parents pour de l’argent) mais fabrique des boucs émissaires pour se rassurer d’abaisser l’égoïsme libéral à un tel niveau en infantilisant les consommateurs et en fétichisant les enfants[4].

Notre société libérale, tôt ou tard, risque de légitimer l’inceste (certains veulent déjà légitimer le droit de se manger, comme les philosophe Michel Onfray dans son essai Le Souci des plaisirs ou Ruwen Ogien) à force de considérer les « droits contractuels » des individus comme intouchables. À l’inverse, Christopher Lasch dans La Culture du narcissisme écrit : « Dans une société qui réduirait la raison à un simple calcul, celle-ci ne saurait imposer aucune limite à la poursuite du plaisir, ni à la satisfaction immédiate de n’importe quel désir, aussi pervers, fou, criminel ou simplement immoral quil fût. En effet, comment condamner le crime ou la cruauté, sinon à partir de normes ou de critères qui trouvent leurs origines dans la religion, la compassion ou dans une conception de la raison qui rejette des pratiques purement instrumentales ? Or aucune de ces formes de pensée ou de sentiment n’a de place logique dans une société fondée sur la production de marchandises. »

C’est dire que l’on ne peut pas, d’un côté, proclamer la « libération sexuelle » promue par la société de consommation, et de l’autre, se déchaîner comme des curés devant la moindre affaire de mœurs étant donné que toute la société a cessé de se préoccuper de ses structures de base (perturbateurs endocriniens, autres violences, déculturation, chômage, etc.) par la violation consentie de toute intimité par l’émancipation et l’exhibition de soi. Ces affaires de pédocriminalité ne font que camoufler désespérément cette perte au point que la violence sociale a été reléguée en vague tâche de fond. La « violence faite aux femmes et aux enfants » est donc devenue la violence ultime et sacrée sans se soucier que le chômage occasionne 15000 morts directs ou indirects par an. Il va sans dire que cette reprise en main de cet imaginaire libéral par les féministes annonce le retour du bâton du puritanisme pour contrôler toute la société comme on le constate déjà.

On pourrait reprendre concernant la passion qui agite cette affaire cette phrase du philosophe Pascal : « Cette guerre intérieure de la raison contre les passions a fait que ceux qui ont voulu avoir la paix se sont partagés en deux sectes. Les uns ont voulu renoncer aux passions, et devenir dieux ; les autres ont voulu renoncer à la raison et devenir bêtes brutes. (…) Mais ils ne l’ont pu, ni les uns ni les autres ; et la raison demeure toujours, qui accuse la bassesse et l’injustice des passions, et qui trouble le repos de ceux qui s’y abandonnent ; et les passions sont toujours vivantes dans ceux qui veulent y renoncer. [5]»

Ceux qui confondent artiste et homme, au point de juger les œuvres en fonction de la vie intime de l’homme relève du procédé facile et honteux. On pourrait prendre l’œuvre de Polanski à témoin pour s’étonner qu’un tel homme puisse faire ce qu’il a fait, étant donné qu’il n’a cessé de comprendre les ambiguïtés et les complexités de la nature humaine avec une exemplaire sobriété et surtout sans l’outrance racoleuse d’un Quentin Tarantino et de tant d’autres cinéastes qui en rajoutent dans la violence et le sexe. L’œuvre de Polanski possède une sagesse existentielle que ses haineux détracteurs feraient mieux de prendre en compte au lieu de se jeter dans un tel lynchage médiatique (et pour certains d’entre eux d’avoir passé sous silence les relations troubles de Michael Jackson avec les enfants notamment avec son Neverland et son atmosphère passablement régressive et infantilisante bien plus problématique au niveau structural).

L’absurde est que ce « jury populaire » veut que la justice soit rendue sans réaliser son propre aveuglement, rendant la justice avant la justice elle-même, et surtout que la victime, qu’ils prétendent écouter et défendre, a demandé l’abandon des poursuites. Il y a de quoi être effrayé par ces jugements lapidaires qui se parent de l’indignation outragée et du sentimentalisme de la veuve et de l’orphelin. Certains devraient revoir La Poursuite Impitoyable d’Arthur Penn (1967) pour l’occasion.

Yann Leloup (2012)

Autre article : https://articlesyr.wordpress.com/2019/11/30/laffaire-polanski-suite/

https://articlesyr.wordpress.com/2020/02/29/rendons-a-cesar-ce-qui-appartient-a-polanski/

Addendum : Depuis cette affaire, plusieurs accusations pour viol pointent Roman Polanski dont une s’est révélée mensongère. Comme dans ce genre d’accusations, on s’abstient de prendre part car on ne sait pas si tout cela est fondé ou non, à moins d’offrir une tribune à ses fantasmes. On peut relever assez étrangement que ces accusations soient toutes tombées après The Ghost writer, film peu complaisant avec les États-Unis. Comme Polanski n’a pas été très tendre, on peut légitimement penser que certaines personnes engagent des femmes pour se plaindre de viol, ce qui est une chose courante pour éliminer un adversaire, surtout quand ce dernier a une faiblesse envers les femmes et qu’il a déjà eu affaire avec la Justice à cette occasion. D’autant que toutes ces plaintes ne peuvent pas être portées devant les tribunaux. Il se peut qu’elles soient réelles, et le cinéaste a alors une faille terrible sans doute aggravée par l’assassinat de sa femme Sharon Tate, enceinte. Comme quoi, la complexité des êtres est fort étrange. Rien n’est simple. Cela dit, les films du cinéaste ne sont nullement en cause. Ce qui est un point en sa faveur car si, comme on le dit, on ne peut pas séparer l’homme du cinéaste, alors pourquoi les deux sont-ils si différents ? Quand on lit un auteur qui a fait des choses répréhensibles, on juge l’oeuvre car on ne fait pas une oeuvre comme on est dans la vie brute. Moult auteurs géniaux ont commis des choses pas claires et cela n’empêche pas de les lire, de les trouver pertinents mais si on rencontrait l’auteur, on le trouverait peut-être abject. C’est ainsi. Et le scandale des scandales est qu’on peut être un auteur génial et un homme abject. Sinon on ne lit plus rien. On devrait revoir Chinatown (1974) pour se rendre compte que la Vérité est difficile à évaluer et difficile à mettre au clair. En cette matière, la chose est indécidable. Les plaintes doivent se faire devant les tribunaux et non devant les caméras.

[1] http://www.lepoint.fr/actualites-monde/2009-09-29/verbatim-affaire-polanski-le-temoignage-de-samantha-geimer-violee-a-13-ans/924/0/381009 (En VO : http://www.latimes.com/news/nationworld/wire/la-oe-samantha-geimer23-2003feb23,0,4716430.story)

[2]  Ibid.

  1. http://www.liberation.fr/culture/0101636046-polanski-les-etranges-declarations-de-lewis

[4] Au passage, il est intéressant de jeter un œil sur la nouvelle publicité pour un parfum apposée sur les abri-bus en ce moment avec promotion de la poupée féminine en chair et en os (http://www.parfumslolitalempicka.com/fr-FR/l-de-lolita-lempicka).

[5] Blaise Pascal, Pensées, Folio, p. 243.

1 http://www.lepoint.fr/actualites-monde/2009-09-29/verbatim-affaire-polanski-le-temoignage-de-samantha-geimer-violee-a-13-ans/924/0/381009 (En VO : http://www.latimes.com/news/nationworld/wire/la-oe-samantha-geimer23-2003feb23,0,4716430.story)

[2] Ibid.

3. http://wyborcza.pl/1,75475,7084987,Wersja_13_letniej_dziewczyny.html?as=4&ias=4&startsz=x

4. http://www.liberation.fr/culture/0101636046-polanski-les-etranges-declarations-de-lewis

5. Au passage, il est intéressant de jeter un œil sur la nouvelle publicité pour un parfum apposée sur les abri-bus avec promotion de la poupée féminine en chair et en os.

6. Blaise Pascal, Pensées, Folio, p. 243.

 

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