Hommage à Jacques Sternberg

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Cet article est paru dans la revue L’Atelier du roman (mars 2017).

« La vie est le seul raccourci d’un néant à un autre. » Jacques Sternberg

D’origine belge, Jacques Sternberg est un écrivain attachant fort oublié. Il fut conteur, romancier, scénariste, auteur dramatique, pamphlétaire, journaliste, critique littéraire. Au poids, Jacques Sternberg, c’est 60 livres depuis 1945 jusqu’à sa mort le 11 octobre 2006 à 83 ans : plus de 1500 contes (Contes glacés, 188 Contes à régler, Histoires à dormir sans vous, Histoires à mourir de vous, Contes griffus, 300 contes pour solde de tout compte en témoignent) sans oublier seize romans, pièces et essais. Il est sans doute le nouvelliste le plus prolifique du XXe siècle et fit beaucoup dans les années 1970 pour la diffusion et la reconnaissance de la nouvelle française du XIXe et XXe siècle, de la nouvelle étrangère aussi avec la série des anthologies Planète : Les Chefs-d’œuvre du fantastique, de l’épouvante, de la science-fiction, du kitsch, etc.

L’humour macabre de Jacques Sternberg avec sa vision angoissée et noire de l’humanité a une assise dans un épisode de sa vie quand, interné en 1942, pendant la Seconde Guerre mondiale, un homme, la quarantaine au Quartier général du camp de Gurs, lui explique qu’en l’observant dans sa jeunesse et sa vitalité, il a décidé de détruire sa fiche de détenu au fichier central. Dès lors, Jacques Sternberg n’est plus rien. Ni un nom. Ni une personnalité. Ni un juif. Rien. Et effectivement, le lendemain, il voit le camp se vider. Tous les juifs sont embarqués. Tous sauf lui. Événement incroyable, car sans cela Jacques Sternberg serait mort à Muchenwald, Dachau, Belsen ou Auschwitz, et n’aurait jamais écrit. « J’aurai toujours gardé la conscience de survivre par miracle dans un monde de tueurs et de sadiques, de fous furieux et de malades de la violence, de névrosés de l’ambition à n’importe quel prix, surtout s’il s’agit du prix réduit d’une autre vie humaine. » peut-il dire avec sa sincérité coutumière.

Jacques Sternberg dut faire plusieurs métiers pour survivre (emballeur, manutentionnaire, publicitaire, commis livreur, bouquiniste, rédacteur de faits-divers, représentant de commerce, rewriter, chroniqueur satiriste) soutenu par sa femme Francine, se heurtant à des dizaines d’éditeurs qui refusèrent ses manuscrits. Il aura un fils, Jean-Pol, auteur entre autres de Jacques Sternberg ou l’œil sauvage, (L’Âge d’homme) sous le pseudonyme de Lionel Marek, émouvante biographie sur son père. Obstiné, dévoré par l’écriture, il poursuit. Ce fut Éric Losfeld qui décida de publier à ses frais le manuscrit de La Géométrie dans l’impossible. Quelques mois après, Plon édite Le Délit, sélectionné par Pierre de Lescure dans sa collection-laboratoire « Roman ». « Et je ne devais décrocher un emploi supportable qu’en 63 quand je devins, grâce à Pauwels, responsable des anthologies Planète qui m’apportèrent une relative aisance et surtout une réelle liberté. » écrit-il dans Profession : mortel. Dès lors, il voit vaguement la porte s’entre-ouvrir, mais sans jamais avoir un grand succès ou être reconnu au moins à sa juste place. Alors il est écrit, écrit et écrit encore. Des textes absurdes, drôles, angoissés et tragiques. Ami de Roland Topor (qui illustrera certains de ses contes), c’est avec lui, Jodorowsky, et Arrabal, qu’il fonde la revue Panique. Il n’hésite pas aussi à éditer une revue (Petit silence illustré), vendue dans quelques kiosques.

Passionné de jazz (Ellington, Mingus, Parker etc.), de cinéma, de dessins absurdes, de romans noirs et de textes brefs, il était aussi obsédé par les femmes que par la mer. Grand amateur de voile légère, il était propriétaire d’un Zef (dériveur de promenade) surnommé l’Éric, puis d’un Sunfish (dériveur à coque plastique) avec lequel il accomplissait de longues dérives, y compris par mauvais temps, détestant la compétition et la régate autour de trois bouées… De 1974 à 1983 il vit six mois par an à Villers-sur-Mer (Calvados) pour assouvir ses passions : écrire et naviguer. On n’oublie pas ses Solex avec lesquels il a sillonné quelques milliers de kilomètres… abhorrant viscéralement la voiture dans laquelle il voyait un instrument de crétinisation de masse en plus d’être aussi redoutable qu’une arme à feu. Contestataire, Jacques Sternberg ? Non détestataire.

Hanté par la mort, d’une ténébreuse lucidité, on se doute qu’il aimait les aphorismes d’un Cioran quand il écrit : « On devrait prendre l’habitude de promener les nouveau-nés dans les allées des cimetières pour les habituer très tôt à leur véritable avenir. » Ses romans tentent de déroger à la veine naturaliste pour arpenter les territoires de l’absurde, de la dérision, du déraisonnable, de l’insolite, du non-sens, voire du fantastique et de la science-fiction avec un sens du futile et de l’ironie mordante, proche des dessinateurs comme Chas Addams, Saul Steinberg, Virgil Partch ou Windsor Maccay. Il télescope les situations, les lieux, le temps, géométrise l’impossible, joue du trompe-l’œil comme dans un rêve éveillé. Implacablement, sa vision tragique ne peut jamais se terminer bien, traçant un portrait absurde de l’existence humaine empêtrée dans un développement commercial sacrificiel, assoiffé de rentabilité, de croissance, de vanité et de morgue où les hommes s’affrontent tels d’imployables chacals. Il serait temps de redécouvrir ses contes, mais aussi ses romans comme L’Employé, Un jour ouvrable, Toi, ma nuit, Le Délit, La Banlieue. Sa force est de mettre en lumière notre part maudite ou d’ombre dans ce monde si éclairé, préférant les ratés, les gens de peu, les malchanceux, les maladroits, ceux qui se prennent les pieds dans le tapis et qui se vautrent. Mémoires provisoires ou comment rater tout ce que l’on réussit est l’un de ses écrits.

Dans un style simple et impeccable, jonglant parfois avec le langage, ce solitaire de l’écriture n’hésitait pas à attaquer toutes les positions dominantes et en premier lieu le monde de la littérature. Il n’a pas de mots assez durs dans ses Mémoires provisoires contre les gens de lettres, les accusant de préserver leur territoire et de ne jamais descendre de leur image, lui qui n’est pas arrivé par relations, mais par sa rage d’écrire. André Breton, qu’il a croisé, est épinglé : « une triste caricature de roi régnant sur une minable cour de bouffons ratés. » De quoi se faire des ennemis quand on couche sur le papier : « Je supporte encore moins les écrivains – toujours assez connus, donc estimés – qui ne pensent qu’à préserver leur image de marque et ne s’aventurent jamais dans les marécages de leur vie privée généralement ratée, pas davantage dans les méandres de leur carrière réussie ou non qui semble toujours un secret d’État, encore moins au fond de leurs complexes sexuels et leurs dérapages dans la lâcheté si bien partagée par tous les hommes, sans parler des ignominies dont tout être humain porte la responsabilité, mais qu’il préfère oublier et surtout ne jamais avouer par écrit. »

Le cinéma de la Nouvelle Vague n’avait pas non plus ses faveurs et il critiquait férocement Les Cahiers du cinéma : « Soyez maladroit. Les faux raccords, les séquences sous-exposées (ou surexposées), les déficiences de la bande du son, les flous, les mous et les coups bas du sort seront autant de marques flagrantes de votre génie. Avec un peu de chance, ces défauts passeront même pour des symboles. » Mais il écrit le scénario du film Je t’aime, je t’aime d’Alain Resnais (au demeurant raté). Le réalisateur a apprécié son roman Un jour ouvrable qu’il a lu sur les conseils de Chris Marker. Ce qui en fait un rétif à tout hermétisme et à toute posture cérébralisante.

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 Il voyait que ce mimétisme était une façon de les faire tomber dans la sphère économique et productive à l’heure de la société de consommation. Façon rusée de les faire descendre de leur charme, de leur mystère et de leur séduction. Il avait saisi que la « libération sexuelle » serait comme l’économie potentiellement sans limites, ne tolérant aucunement une quelconque rareté. Et c’est cette disponibilité qui permettra à ce que la société occidentale soit sexualisée sur le mode féminin, rendue « cool », attractive, cajoleuse avec tous les ballons roses que l’on peut y adjoindre. Ce que Zola avait compris dans Au bonheur des dames (1890) quand il fait dire à Octave Mouret : « Ayez la femme et vous vendrez le monde ! » La récente publicité pour la Mercédès Class B en dit long où l’on voit une femme, cadre d’entreprise au volant, envisager son mari comme un gamin après que celui-ci lui ait proposé d’avoir un mouflet.

Mimétisme effroyable donc, lui qui considérait les femmes comme moins veules que les hommes. Il les aimait plus que de raison, c’est-à-dire indolentes, échappées de ce monde absurde et horriblement commercial dont on trouve trace dans Un cœur froid, Sophie, la mer et la nuit, Suite pour Eveline, sweet Evelin, ou Agathe et Béatrice, Claire et Dorothée. Et dans d’innombrables contes brefs où son amour du beau sexe est sans doute le meilleur hommage qu’il ait pu lui rendre, tel un alcoolique de la chair. Sans doute étaient-elles une consolation de ce monde si tragique. Son roman, Toi ma nuit (1964), décrit cette ère de libéralisation sexuelle qui aboutit à un consumérisme effréné, processus économique caché derrière une révolte. Le résultat qu’il décrit est un ennui colossal, où les femmes sont permises et baisables à foison et où le sexe n’est qu’une morne grotte grouillant de touristes. Autrement dit, la mort du sexe comme beauté et imagination.

Jacques Sternberg fut un insoumis radical, détestant les positions de pouvoir et de notoriété ou d’ambition (« L’ambition des uns fait l’abolition des autres. »). Un libertaire désespéré. « S’élever au rang de véritable écrivain, c’est arriver à descendre jusqu’aux bas-fonds de soi-même. » écrivait-il. Bref un homme totalement irrécupérable par une quelconque jet-set et encore moins politiquement. Dans Profession : mortel, il écrit : « Je n’ai jamais nourri de haine particulière pour les innombrables pauvres cons sans pouvoir et souvent exploités de ce monde, mais j’ai toujours haï d’instinct les hommes de droite en demeurant sceptique en face de ceux qui se prétendent des hommes de gauche. »

C’est ce qui rend si attachant Jacques Sternberg, jeté tel un invité par erreur à une soirée mondaine et que tous les convives aux allures de cochon d’Inde à cravate regardent d’un œil glacé d’épouvante. Monde si désespérément soumis à son image, à son look, n’arrêtant pas de tweeter et de facebooker, rivé à l’écran de son portable.

Une dernière chose : le regret de ne l’avoir jamais rencontré.

Yannick Rolandeau

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