Trop belle pour toi (1989) de Bertrand Blier

 

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(Texte déposé à la SACD, Copyright YR)

Bertrand Blier a réussi son chef d’œuvre avant de sombrer dans des films sans grand intérêt, se parodiant lui-même. C’était ça Blier, fils de Bernard. Un ton. Un ton libertaire, un tantinet anarchiste. Provocateur. Et libidineux. Subtile. Drôle. Un éclat de rire au bout de la délicatesse. Souvent absurde. Contradictoire. Troublant. Des dialogues. Une violence verbale. Une tension. Un peu triste aussi car rien ne dure éternellement. Surtout pas l’amour.  Des comédiens et des comédiennes. Une petite musique intérieure.

Bertrand Blier réussit à allier sensibilité et répliques livresques, mots d’auteurs et trivialité, dialogues verts et personnages vivants (souvent empruntés aux scénaristes comme Henri Jeanson, Michel Audiard, Jean Aurenche et Pierre Bost, à cette veine populaire allant des années 1930 à 1950), situations absurdes et philosophiques où sont conjugués Ionesco, Beckett et Emil Cioran. Il y a aussi du Marcel Aymé en lui. Une truculence à la Rabelais et à la Boccace. Le tout est doublé d’une grande culture musicale.

Trop belle pour toi a le privilège d’être court (80 minutes) et dense, d’une forme moderne maîtrisée en plus de traiter un sujet d’importance, la passion amoureuse dans toutes ses dimensions. Sujet par ailleurs classique, mais intelligemment revisité d’un mari qui trompe sa femme dans des circonstances bien particulières. Preuve que l’on peut dire des choses nouvelles en retravaillant ce qui s’était déjà réalisé. Ce film est une déclaration d’amour.  Osée. Sensuelle. Débordante. Triviale. À l’étrange beauté. Délicate et raffinée. On peut le dire aux femmes, à certaines d’entre elles.

Autant dans la forme que dans le fond, le film conjugue dans sa structure toute l’ambition de Blier. L’utilisation du cinémascope lui donne un aspect à la fois classique et moderne. Trop belle pour toi joue à merveille avec une forme sobre, mais éclatée, déstructurant la narration sans pour autant aboutir au n’importe quoi, c’est-à-dire à un film de Jean-Luc Godard.  Il déstructure, mais reconstruit du sens. Toutes les formes narratives sont convoquées et télescopées pour déstabiliser le spectateur sans le perdre quant au sujet. Bertrand Blier entrechoque les époques, les dialogues, les personnages et parvient à une structure filmique aboutie et cohérente malgré son éparpillement et sa fragmentation.

Le montage est donc étourdissant, passant sans transition d’une époque à une autre, d’une situation à une autre comme celle où les amis réunis sont à la cérémonie de mariage. Sans crier gare, Colette est introduite au passage, venant d’un autre temps. Blier a toujours été un grand inventeur de ce style de récit moderne sans sombrer dans l’auteurisme contemporain, mêlant humour, dérision et sens du tragique. Dès qu’une situation menace de s’enliser dans le pathos, il la court-circuite par une dose d’humour, voire de trivialité ; dès qu’elle s’enfonce dans la gaudriole, il réinjecte de la sensibilité, du sérieux ou du drame. Ce mélange détonnant permet d’aborder toutes les situations existentielles qu’une telle histoire peut recéler.

Il semble ne pas y avoir de narrateur proprement dit puisque les personnages sont à la fois pris dans le présent, le passé et le futur. Ils se parlent à eux-mêmes et commentent l’action, s’adressent au spectateur, se parlent comme s’ils racontaient leurs souvenirs par-delà le temps vécu, réfléchissent, se jugent les uns les autres, disent tout haut ce qu’ils ou que les autres pensent tout bas. Il faut dire que les dialogues sont magistraux, comme rarement dans le cinéma français. Témoin cette réplique de Florence quand elle apprend que son mari la trompe avec une femme quelconque : « J’aimerais être moche comme elle. » Tout sonne juste et l’on se prend à être ému et à rire aux éclats devant tant de répliques fulgurantes. Le cinéaste n’a jamais été aussi grand.

Alors de quoi parle ce film, sans doute l’un des plus beaux sur la passion amoureuse ? Trop belle pour toi évoque deux choses essentielles : l’impossibilité du comblement amoureux, et la différence entre une femme belle et une femme on dira quelconque. Ces deux thèmes se recoupent et se superposent.

Le générique se déroule sur un fond sonore urbain. Aucune musique. Si le film commence par le mot pudeur, ce n’est pas un hasard. Blier ne veut pas se faire impudique mais tout révéler. D’où cette forme truculente qui fait éclater tous les cadres. Le secret. Le feu intérieur. Ce qui brûle. Ce qu’on n’ose pas dire. Ce qu’on dit tout bas. La vérité officieuse et non officielle. La maîtresse. L’amant. Et le sexe, l’irrésistible attrait des belles femmes… Leur trivialité derrière l’imagerie lisse qu’on leur prête et qu’elles se confectionnent. Et il y a les autres… Les êtres qui boîtent. Déçus et déchus. Qui soupirent, qui repartent seuls après la fête pour écouter du Schubert. La beauté et la laideur. La mondanité et le secret. Le public et le privé.

L’histoire est simple : il s’agit d’un garagiste à Marseille, Bernard Barthélémy (Gérard Depardieu), marié à une belle femme, Florence (Carole Bouquet), et qui s’éprend d’une passion pour une femme disgracieuse, Colette Chevassu (Josiane Balasko), sa secrétaire intérimaire. Le film parle de mariage certes. Car pourquoi se marie-t-on ? Il parle très certainement du désir amoureux, mais pas de n’importe lequel. Bernard a tout : une belle femme, une bonne situation et des amis. Mais justement, il a trop. Et il s’ennuie. Blier renverse la situation trop connue de l’homme amoureux et qui tente de séduire une femme belle. Ici, il l’a déjà et c’est ce qui lui pèse. D’où le titre.

Au lieu d’aller dans une histoire banale de passion romantique, Blier met en lumière la faille secrète du personnage.  Dans la grande scène des rôles inversés, le dialogue avec Colette (devenue sa femme), Bernard contemple Françoise (devenue Colette) qui vient avec son téléphone chez eux pour dîner. « Peut-être qu’il la trouve trop belle. Enfin je veux dire trop sublime, trop idéale. À quoi veux-tu rêver quand tu vis avec une telle merveille ? T’as tout. Qu’est-ce qui te reste à espérer ? Rien. Mourir. » Dès lors, Bernard s’intéresse à Françoise : « J’aimerais vous connaître. » Ce à quoi, Françoise répond : « Ça veut dire quoi connaître une femme ? »

Cette scène est révélatrice de ce que Bernard n’est jamais satisfait de son sort ou de son désir. Qu’une femme lui appartienne, il en désire une autre. Si l’on inverse la situation, c’est-à-dire s’il a cette autre femme tant désirée, il désire celle qu’il n’a plus ou pas comme le montre le film, fut-elle belle ou non. C’est le manque qui crée le désir et non le désir qui comble le manque. Bernard ne l’accepte pas. Il perdra tout. D’où cette phrase de René Girard : « Le désir renonce au plaisir afin de se préserver comme désir. »

Bernard n’accepte donc pas ce qu’il a, même s’il obtient cette imparfaite femme, témoin cette scène quand Colette propose à Bernard de vivre quelques jours avec lui, ce dernier répond : « Je retourne au garage. » L’habitude le menace, l’éternel retour du même le terrifie.  C’est le comblement qui le taraude, car comme il le disait plus haut, il n’y a plus rien à imaginer, rappelant la phrase de Proust : « Laissez les belles femmes aux hommes sans imagination ! » Une fois qu’il a eu le summum dans ce qu’un homme peut imaginer et avoir dans la vie en matière de notoriété économique, sociale et sexuelle, voilà que ceci ne le satisfait pas vraiment. Il n’est pas heureux comme le personnage de Frédéric dans L’Éducation sentimentale de Flaubert. L’occasion d’avoir une aventure avec une femme imparfaite, du moins non conforme aux critères masculins habituels, était une heureuse initiative mais Bernard ne satisfera pas non plus, perpétuellement obsédé par une quête qui ne peut que le faire échouer.Sa propre faille, son propre égoïsme et sa propre vanité.

La conception tragique de Blier concernant le désir joue donc sur l’acceptation de l’imperfection de l’être humain dans un choix amoureux. C’est le grand pari du film que de remettre du tragique dans l’amour loin de l’égoïsme contemporain qui tente de l’effacer. Vouloir une femme parfaite, du moins conforme aux canons d’une société ou qu’une classe sociale aisée véhicule risque d’être un cuisant échec d’autant plus sévère que l’illusion a été plus forte auparavant.

Question essentielle, car on ne tombe pas réellement amoureux d’une femme parce qu’elle est belle, mais parce qu’elle nous échappe grâce à son mystère et à sa séduction. À son ineffable singularité que nous ne pourrons jamais atteindre. La beauté est justement trop évidente et banale, trop visible, au point d’être idéale et c’est ce qui la rend fade et commune. Mondaine. Sélection sexuelle classique. Fertilité et tutti quanti. Mécanique sans âme. Encore moins si l’on prend homme ou femme et qu’il ou qu’elle n’est que notre clone. L’altérité, c’est ce que l’autre a et que je n’ai pas et il faut accepter cette perte fondatrice pour être et aimer.

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Le film aborde tous les registres de la relation amoureuse et sexuelle : sensuelle, triviale, sentimentale, intellectuelle. Blier étudie ainsi toutes les possibilités du manque et du mimétisme, et même de classe. Il réactive le rapport ancillaire (les servantes) qui peut jouer ici même si Bernard est plus fasciné par l’imperfection de Colette que par le fait qu’elle ne soit qu’une simple employée.

C’est donc à un « éloge » de la femme de seconde zone que fait Blier, en la mettant en lumière derrière la femme idéale. Il épouse sa condition de subalterne, lui donnant une humilité, elle, la disgracieuse aux yeux des hommes et qui succombe devant l’amour, du moins devant le désir de l’homme, et qui, seul, lui donne la vraie grâce. Elle sait qu’elle n’a rien eu alors que Bernard ne le sait pas car il a tout eu. C’est ce que dit Colette, touchante : « T’es bien sûr de vouloir de moi sinon ce serait trop moche. Je suis en train de plonger. » La sensibilité de Blier est de donner voix aux femmes moins belles, aux femmes du peuple, aux « bonniches », témoin cette scène où Colette raconte à Florence comment elle tente difficilement d’enclencher une relation amoureuse avec les hommes.

La séquence où elle dit toute sa détresse est celle de la réception où elle raconte comment elle se glisse dans les beaux mariages : « On me prend pour une cousine, une parenté éloignée et je regarde la mariée. Je voudrais porter un toast pour vous souhaiter tout le bonheur, tout le bonheur que j’ai pas, que je connaîtrai jamais et j’en ai pas la force. Moi aussi, je peux être belle. C’est une beauté plus intérieure mais c’est une beauté qui en vaut une autre à qui s’est regardé.» Autre scène dans le bus quand Colette clame tout fort : « J’ai pas envie de rentrer chez moi ! » Et une femme lui répond : » Bon bah ça va, on a compris ! On est toutes dans le même cas ma petite vieille ! » L’art de faire dire tout haut la misère intérieure des femmes de peu. Et l’on disait Bertrand Blier misogyne !

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L’autre grande scène à cet égard est quand Florence rend visite dans la chambre d’hôtel à Colette, nue dans le lit, couverte par un drap blanc. Florence se demande comment a-t-elle fait pour attirer le regard de Bernard. Fascinée à la fois par cette femme banale, et humiliée que cette dernière ait pu être désirée par son mari alors qu’elle est nettement plus belle. Là est la fracture fondatrice. Elle qui était si sûre de son pouvoir sur les hommes comme elle le dit : « Tu ne sais même pas ce que c’est que de tourner la tête d’un homme ! Moi les hommes, je les ai tous à mes pieds. Bernard comme les autres ! Je claque dans les doigts, il arrive ! » Elle aussi a trop eu. Ce qui en dit long non seulement sur la rivalité entre femmes mais dans leur pouvoir hégémonique en général dans le domaine de la séduction. « Pourquoi vous êtes si belle ? » lui dira Colette. Pour se venger, Florence couchera avec Marcello, l’ami garagiste de Bernard, un homme de la même condition que Colette. Mimétisme.

Inversement, dans une scène précédente, Colette se sentait humiliée d’être choisie par Bernard alors qu’il possède une belle femme. « La beauté ça matraque figure-toi ! » Ingénieuse scène qui dit la lancinante mélancolie de ces êtres qui n’ont pas été élus sur l’autel de la beauté, mais qui seuls peuvent la vivre réellement. Inégalitaire nature. Question importante. Pourquoi envie-t-on la beauté ? Pourquoi fait-elle mal ? Elle procure le choix, la gratification sexuelle à volonté dans une vie rude et âpre. La douceur. Les caresses. Le plaisir. La puissance et la gloire. Que l’on peut avoir à foison car justement, l’on est élu. D’où l’arrogance et la suffisance aristocratiques tels des pachas de ceux qui ont ce prestige naturel. Les autres n’ont pas ce refuge pour apaiser leur fragilité en plus d’être disgraciés physiquement, marqués comme le bétail.

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Blier fait jaillir aussi les personnages secondaires comme étant aussi importants dans ce type d’histoire même s’ils n’ont pas un rôle de premier plan. Comme d’ailleurs, la finesse du cinéaste est de donner voix aussi à la musique de Schubert tout au long du film. Musicien plus sensible et esseulé, mort à 31 ans, malheureux en amour. Comme il n’était pas beau, les jeunes femmes l’appelaient le « petit champignon ». Charmantes créatures. Schubert ira voir une prostituée et attrapera la syphilis. Il en mourra. Ce n’est bien sûr pas un hasard si ce musicien est convoqué. Si Schubert avait été heureux en amour, il ne serait pas le Schubert que l’on connait. Il s’agit d’un des personnages qui ponctue poétiquement toute la partition du film. Et jusqu’à la fin. Franz Schubert introduit la création artistique à l’image de Pascal (François Cluzet), écrivain raté, le compagnon de Colette, à croire qu’il faille être malheureux en amour pour être réellement romancier, musicien ou cinéaste… Mais pas seulement. Il réunit tous les protagonistes, leur faille secrète, taraudés par le manque : Pascal on l’a dit, Colette pour son rejet hors de la séduction, Bernard hanté par cette musique secrète et sensible, et Françoise par ricochet qui voit tout son petit monde bourgeois basculer dans le cauchemar et le doute. La passion amoureuse bouleverse les habitudes et fait éclater les cadres.  Le monde de Bernard et de Florence s’en retrouve déstabilisé. Ainsi que leurs amis petit bourgeois, les bobos de l’époque qui révèlent leurs failles, leurs non-dits et leurs convenances bien balisées. On saisit le rapport dialectique établi entre ce monde bourgeois, ceux qui ont les privilèges de toutes sortes et ceux qui ne les ont pas, entre les maîtres et les servants ou les servantes.

Rarement un tel film a été intelligent et délicat sur ce sujet. Et drôle. Tous les repères valsent, toutes les voix sont convoquées pour raconter une banale histoire d’adultère en surface, mais originale par le décalage opéré. Le film en joue constamment, renforçant l’émotion au lieu de la prendre à la source (pas de naturalisme ici et nul romantisme) lorsque Colette annonce que Bernard va partir en douce au moment où elle fera les courses en vélo. Et c’est exactement ce qui se passe dans la scène d’après. Fatalité du destin qui rend cette histoire poignante, justement parce qu’on en connait l’inéluctable fin.

Mais les histoires d’amour finissent mal comme on sait. Et c’est parce qu’elles finissent mal qu’elles sont passionnantes à vivre. Là réside tout le tragique de la vie qu’il faut assumer coûte que coûte. Bernard se lasse quand il part quelques jours avec Colette à Béziers. Indécis une fois de plus. L’amour suppose l’humilité, non la vanité de soi.

Le film est donc tragique à l’instar de la vie. Il n’y a pas de solution. L’amour est court, mais l’oubli est long. Bernard s’enfuit en douce, retrouve sa femme et ses enfants ; celle-ci le quittera, meurtrie. Colette quitte Pascal, se marie avec un autre, se fait faire un enfant et boit de la bière pour oublier, loin du sud ! L’amour ne comble rien et rend éternellement mélancolique et insatisfait quand il a vraiment eu lieu. Il est cette blessure et cette fracture irréparables. On ne le répare pas comme on va chez le garagiste.

Si Bernard se retrouve seul, c’est bien parce qu’il n’arrive jamais à choisir, taraudé par l’instabilité, et le perpétuel cycle de l’amour impromptu qui relance le désir et la quête sans fin. Chez Blier, l’individu ne parvient pas à conjuguer amour et vie conjugale.

Fin remarquable. Le film convoque les trois principaux personnages dans les bungalows en pleine nuit comme un retour sur le lieu du crime : l’apparition de Colette qui sort pour fumer et de Françoise qui s’en va en voiture, Bernard courant après l’une et après l’autre, se retrouvant seul. Comme tout le monde. « Elle m’a pris mon manteau ! » lâche-t-il d’un ton enfantin. Il s’en va puis revient vers la caméra et lâche ce qui le taraudait depuis le début. Sa propre fracture et sa propre solitude comme celle de tous les personnages. « Vous me faites chier avec votre Schubert ! Y m’fait chier !»

Il ne reste donc qu’une seule chose : la petite musique de Schubert comme trace du tragique du monde et de l’amour.

Yannick R (Texte déposé à la SACD, Copyright YR)

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