Le féminisme à tête de veau

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« Il n’y a pas de démocratie, de valeurs concevables sans cette épreuve de l’irrespect, de la parodie, cette agression par la moquerie que la faiblesse fait constamment subir à la puissance pour s’assurer que celle-ci demeure humaine. Dès que la puissance cesse d’être humaine, elle interdit cette épreuve par le feu. » 

Romain Gary

Le lecteur ou la lectrice se demanderont comment peut-on remettre en cause ou critiquer le féminisme. Est-ce pour dominer la femme ? Évidemment non. Ce n’est pas parce qu’on ne défend pas le féminisme que l’on est contre les femmes (tout contre alors comme disait Guitry), ce qui serait stupide, tout comme remettre en cause les droits de l’Homme, ce n’est pas être contre les hommes. Je sais bien que le fait même de contester ce mouvement sera mal vu, mais après tout, c’est le jeu de toute critique que de faire état de ses arguments sans être tout de suite rangé dans la mauvaise case. Il sera impossible de classer cet article comme un sous-marin du catholicisme, car étant athée et aimant les auteurs comme Marx, Nietzsche, Albert Camus, Jean-Claude Michéa ou Jean Baudrillard, il me sera compliqué de souscrire à une quelconque théologie. C’est dire que si l’on attaque toutes les positions de pouvoir, on se demande bien en quoi il faudrait se taire en ce qui concerne le féminisme, le victimisme étant devenue la voie royale de la prédation. Surtout, je trouve l’idée extraordinairement naïve qui est de croire que le libéralisme ne se servirait pas du féminisme pour prospérer ou ne le tolérerait que contraint et forcé.

Je dois dire que ce texte est écrit par un homme qui aime les femmes plus que de raison si j’ose dire. Et les voir imiter les hommes dans la conquête du pouvoir est à mes yeux difficilement tolérable. L’idée est de ne pas confondre la défense des femmes (en tant qu’être) et le féminisme. Car en défendant ce dernier, peut-on alors défendre tous ses avatars actuels ou les différents féminismes ? Si on ne les défend pas, quel est le point problématique qui fait qu’on peut défendre tel féminisme et pas tel autre ? En somme, quelle est la frontière ?

L’optique de cet article n’est donc pas de torpiller le féminisme, mais de démontrer qu’il n’était pas scindé dans son fondement du mouvement général d’émancipation qui incluait tout autant les hommes, c’est-à-dire d’échapper initialement à la domination du capitalisme. La ruse a été d’inféoder les femmes à l’imaginaire libéral (délaissant les femmes populaires à leur triste sort), les scindant ainsi du mouvement de lutte globale afin d’en faire une cellule autonome. Exactement à l’instar de la gauche qui s’est emparée du Socialisme pour mieux le ruiner de l’intérieur et en faire un libéralisme nouvelle manière. Aucun des grands penseurs comme Marx, Engels ou Proudhon ne se sont jamais dits de gauche et se méfiaient de ces bourgeois prêts à pactiser avec les libéraux. Les bénéfices sont évidents : d’une révolte contre une exploitation généralisée à travers le marxisme a découlé une marxisation du principe d’oppression dirigée contre les hommes, évitant aux classes dirigeantes d’être remises en cause. Ce féminisme a servi ensuite comme avant-garde éclairée pour déterritorialiser davantage sous le concept abstrait de l’Égalité. C’est donc uniquement à ce mouvement libéral que je m’en prends à travers cet article. On pourrait résumer cette réflexion par la formule : pourquoi être féministe quand on est humaniste ?

Résumons. Premier point. Marx était fort sceptique envers les droits de l’homme, ceux-ci n’étant en dernier ressort que les droits de l’homme égoïste, les droits de l’homme d’affaires. Second point. Jean Baudrillard écrit dans La Société de consommation : « Il ne faudrait pas prendre pour un progrès social objectif (l’inscription comme « droit » dans les tables de la loi) ce qui est progrès du système capitaliste – c’est-à-dire transformation progressive de toutes les valeurs concrètes et naturelles en formes productives, c’est-à-dire en source : 1 – de profit économique, 2 – de privilège social. » De fait, il en est de même des droits de la femme. Et enfin, troisième point.  Peu après, Émile Zola fait dire à Octave Mouret dans Au bonheur des dames (1883) et la date de parution du roman est à retenir : « Ayez la femme et vous vendrez le monde » Plus tard, le même Jean Baudrillard dans De la séduction écrit : « La libération sexuelle, comme celle des forces productives, est potentiellement sans limites. (…) Or cette continuité et cette disponibilité utopiques, seul le sexe féminin peut l’incarner. C’est bien pourquoi tout dans cette société sera féminisé, sexualisé sur le mode féminin, les objets, les biens, les services, les relations en tous genres – dans la publicité, l’effet n’est pas tellement d’ajouter du sexe à une machine à laver (ceci est absurde) que de conférer à l’objet cette qualité imaginaire du féminin d’être disponible à merci. »

Il faut rappeler que, pour Marx, la différence est grande entre défendre un projet d’émancipation pour une société commune et décente, liant les individus les uns aux autres, et, une société qui n’est que l’agrégat d’individus sans aucune morale et projet communs, poursuivant leurs intérêts égoïstes dans l’optique d’une croissance et d’un progrès infinis comme les libéraux le conçoivent. Engels dans La Situation de la classe laborieuse en Angleterre, notait que « cet isolement de l’individu, cet égoïsme borné sont partout le principe fondamental de la société actuelle, ils ne se manifestent nulle part avec une impudence, une assurance si totales qu’ici, précisément, dans la cohue de la grande ville. La désagrégation de l’humanité en monades, dont chacune a un principe de vie particulier et une fin particulière, cette atomisation du monde est poussée ici à l’extrême. » Bref, si le socialisme et le communisme du XIXsiècle sont les héritiers des Lumières, ils n’en acceptaient pas pour autant cette dérive égoïste de l’individu dont l’injonction sous-jacente est non pas l’amélioration réelle et tempérée de la condition humaine, mais le devenir-vente du monde au point où, de nos jours, ce processus s’est emparé de toute la planète dans le déploiement infini du Progrès et de la Croissance.

Si certains ou certaines font remarquer que je n’ai cité que des hommes, la touche finale en revient à Rosa Luxemburg, militante communiste, et théoricienne marxiste, qui écrit, en 1912, Suffrage féminin et lutte des classes. Tout d’abord, elle n’épargne pas ces congénères, preuve qu’elle vise la source des pouvoirs et non seulement la seule caste masculine. Un premier exemple : après l’assassinat de la Commune en 1871, elle note que « les femmes bourgeoises déchaînées ont dépassé en bestialité leurs hommes dans leur revanche sanglante contre le prolétariat vaincu. Les femmes des classes détentrices de la propriété défendront toujours fanatiquement l’exploitation et l’asservissement du peuple travailleur, duquel elles reçoivent indirectement les moyens de leur existence socialement inutile» Second exemple où elle note sa méfiance envers un certain féminisme qui avance masqué en quelque sorte derrière la défense des droits : « S’il n’était question que du vote des femmes bourgeoises, l’État capitaliste ne pourrait en attendre rien d’autre qu’un soutien effectif à la réaction. Nombre de ces femmes bourgeoises qui agissent comme des lionnes dans la lutte contre les «prérogatives masculines» marcheraient comme des brebis dociles dans le camp de la réaction conservatrice et cléricale si elles avaient le droit de vote. En fait, elles seraient certainement bien plus réactionnaires que la fraction masculine de leur classe. » Sans ambiguïté. Pour elle, ces femmes ne sont que des consommatrices de la plus-value que leurs maris extorquent au prolétariat. Elle ajoute, ce qui ferait bondir les petites bourgeoises d’aujourd’hui : « Et les co-consommateurs sont généralement plus frénétiques et cruels pour défendre leurs «droits» à une vie parasitaire, que l’agent direct du pouvoir et de l’exploitation de classe. »

1910

C’est dire qu’elle ne pouvait prévoir ce qui se passerait dans la société quand on permettrait aux femmes d’accéder à la consommation dans l’après-guerre, sorte de garde rapprochée des classes dirigeantes au détriment des femmes populaires. Rosa Luxemburg, en définitive, ne séparait pas la lutte des femmes de l’émancipation du prolétariat comme elle le dit : « dans chaque société, le degré d’émancipation des femmes est la mesure naturelle de l’émancipation générale. Ceci est parfaitement vrai pour la société actuelle. La lutte de masse en cours pour les droits politiques des femmes est seulement l’une des expressions et une partie de la lutte générale du prolétariat pour sa libération. » Elle voulait que les femmes obtiennent ce droit de vote qui permettrait d’intensifier la lutte des classes, mais non pour que les femmes deviennent la locomotive de la consommation, atomisant les hommes et les femmes dans ce combat afin d’opérer une scission entre les deux pour retourner les secondes contre les premiers. Il est dès lors illogique de réclamer la seule libération de la femme sauf à croire que la plupart des hommes ne sont pas exploités et soumis à un système quelconque.

Les féministes actuelles ont oublié Rosa Luxemburg, assassinée par l’État allemand en 1919, et font référence aux grandes bourgeoises de gauche que sont Simone de Beauvoir, Gisèle Halimi ou Elisabeth Badinter qui n’ont jamais été exploitées. Et pour cause. Cela dit, il ne faut pas oublier que le droit de vote des femmes fut longtemps interdit par la République, cette dernière craignant qu’elles votent pour l’Aristocratie et les Catholiques. Il devient utile quand elles peuvent et doivent devenir des consommatrices. Le féminisme de marché ou bourgeois survient quand le patriarcat décline fortement sous le coup de la société de consommation et de séduction à l’aube du XXe siècle, suite à la Révolution industrielle. Les (jeunes et jolies) femmes seront le vecteur de la nouvelle culture de masse.

Un fait. En 1928, Edward Bernays, le père des relations publiques, qui a adapté dans le secteur de l’économie de marché les recherches de son célèbre oncle (Freud) vis-à-vis de la libido, écrit : « La propagande facilite la commercialisation des nouvelles inventions. Elle prépare l’opinion à accueillir les nouvelles idées et inventions scientifiques en s’en faisant inlassablement l’interprète. Elle habitue le grand public au changement et au progrès.[1] » Cette phrase associant propagande et progrès devrait susciter du scepticisme. Comme Lucky Strike (la marque de cigarettes) se plaint de l’état de ses ventes, Bernays décide de cibler les femmes qui fument peu (associées à la prostitution). Il met au point en 1929 Les Torches de la liberté avec le concours d’une féministe, Ruth Hale. Bernays fit descendre dix jeunes femmes sous le prétexte de la discrimination sexuelle pour parader dans des défilés médiatisés où chacune tient une cigarette dans une main et une pancarte Torch of Liberty dans l’autre. Son idée est de convaincre les femmes américaines que le fait de fumer est un acte glamour et libérateur. Cette « féminisation » de la consommation du tabac intervient après que les femmes aient accédé au droit de vote. Ainsi, les femmes qui fument deviennent des femmes indépendantes, libres et modernes concurrençant les hommes. Résultat : les ventes de cigarettes Lucky Strike connaissent une hausse fulgurante. Logiquement, les femmes vont occuper une place de plus en plus importante dans les publicités notamment par l’intermédiaire des pin-up inventées par G. Petty et A. Vargas, l’année d’après, en 1929.

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À la suite de la Révolution industrielle, un nouveau mode d’économie est instauré, résultat du problème structurel du capitalisme : reproduire son économie (par l’obsolescence programmée par exemple), conquérir de nouveaux marchés dans une fuite en avant sans limites, ce qui implique d’y adjoindre à terme tout le vivant. Il s’agit bien du phénomène fondateur : déposséder les gens de leur autonomie ou autosubsistance pour les soumettre au contrôle marchand par l’intermédiaire des entreprises (en gros : ne cultivez plus votre jardin pour cuisiner, achetez des plats cuisinés tout faits). Si l’accumulation du capital provient de l’extorsion de la plus-value (principe du pouvoir économique), le principe de plaisir repose sur la consommation de cette plus-value pour élargir cette accumulation à l’époque de la société de consommation qui commence au début du XXe siècle aux États-Unis.

La Révolution industrielle voit des modifications importantes : surproduction, exode rural, villes nouvelles, circulation accrue, nouveaux moyens de locomotion pour un meilleur contrôle social à grande échelle en réunissant les gens dans un espace concentrationnaire. C’est la modernité qui entre dans la valse. Le capitalisme est un fait social total (Marcel Mauss), aussi bien politico-économique que culturel, avec ses actifs (gestion des affaires) et ses intellectuels (l’imaginaire). C’est le moment où surgissent de nouvelles couches sociales qui gèrent la société naissante. C’est le développement du secteur tertiaire, des productions avec une division du travail indispensable à la croissance et à la spécialisation des services. Se crée une nouvelle économie psychique, symbolique, libidinale, artistique, un imaginaire particulier et un rapport différent de l’homme à son environnement. Le libéralisme administre les loisirs dans cette nouvelle société créée pour l’occasion. Dans ce stade, il liquide toute son antériorité.

Dès lors, le capitalisme doit protéger relativement sa population intérieure, lui donner un niveau de vie acceptable (en faire des petits bourgeois consommateurs). Cette évolution se fait au détriment des populations extérieures, autrement dit, le marché international où là, on peut exploiter avec un cynisme sans précédent tel ou tel pays. Ainsi, les populations internes ont un niveau de vie plus élevé et plus confortable qui fait écran au vaste marché qui prend corps pour les formater symboliquement à cette idéologie de la consommation. C’est encore plus vrai de nos jours où l’on peut se conformer au mode de vie « distrayant » de la société postmoderne sans se rendre compte des désastres opérés dans les pays du Tiers-monde. On peut ainsi acheter son téléphone portable sans savoir que leurs composants occasionnent des guerres civiles au Congo, exploitent des gens dans des mines, ou font travailler des enfants en Chine. De même pour les vêtements. Si l’on en prend conscience, cela ne change rien tellement la population interne est protégée par son mode de vie, mais de moins en moins puisque la France Périphérique (Christophe Guilluy) est aussi atteinte.

Pour élargir son champ d’action, le capitalisme doit agréger toutes les composantes sociales dans le cercle de l’économie. Si la famille patriarcale au niveau microscopique était le modèle des rapports de reproduction de l’espèce humaine, elle établissait au niveau macroscopique le modèle des rapports de reproduction dans la division du travail, donc de la relation d’un consommateur à un producteur. À l’époque, c’était la relation père-fils qui en constituait le socle. C’était l’époque du capitalisme paternaliste dans la pyramide sociale basée sur une morale de l’épargne précautionneuse. On comprend que, pour dépasser ce cycle, il fallait subvertir cette superstructure par la révolte et la transgression. Le modèle de la consommation deviendra le modèle contestataire qui, en apparence, s’oppose au capitalisme précèdent, mais pour mieux le prolonger. De fait, la dénonciation du système capitaliste par la révolte transgressive autorise son expansion : la commercialisation puis l’esthétisation de la consommation libidinale, ludique et égoïste par les jeunes, les femmes, les marginaux, l’underground, la contre-culture. Ce sera donc l’opposition frontale du fils contre le père. Et cerise sur le gâteau : la figure paternaliste quasiment morte mais maintenue en vie sous assistance respiratoire servira de bouc émissaire pour dénoncer l’oppression masculine et avancer dans le bon sens du capitalisme. Il suffit de constater aujourd’hui toute cette inflation de produits standardisés (pornographie, sites de rencontres, jeux vidéo…) sous l’étiquette transgressive pour constater ce qu’il en est dans chaque domaine. La famille y passera à son tour comme l’avait aussi envisagé Engels. Nous y reviendrons.

La société de consommation

À l’éclosion de la société de consommation après la Seconde Guerre mondiale, le libéralisme a tout intérêt à « libérer » le sujet de tous les carcans moraux qui contraignaient l’expansion du marché. Justement, un immense marché s’ouvre, et il lui faut changer les représentations mentales que les sexes se font d’eux-mêmes afin de les adapter à son expansion. Et celle qui va permettre ce changement est tout d’abord la femme par l’intermédiaire de la jeunesse, jeunesse facilement manipulable, prompte à se couper du passé, histoire de briser le rapport de transmission entre générations et de canaliser les désirs juvéniles dans des produits de consommation transgressifs appropriés, arrimant chaque consommateur à ses pulsions. En clair, le libéralisme n’a pas émancipé la femme du point de vue humain, mais l’a intégrée au cycle de la marchandise dans son processus de modernisation. Le cinéaste marxiste Pasolini  note dans ses Écrits corsaires : « Le futur appartient à la jeune bourgeoisie, qui n’a plus besoin de « tenir » le pouvoir à l’aide de ses instruments classiques et ne sait que faire d’une Église qui, désormais, est condamnée à disparaître de par son appartenance à ce monde humaniste du passé, qui constitue un obstacle à la nouvelle révolution industrielle. En effet, le nouveau pouvoir bourgeois nécessite, de la part des consommateurs, un esprit complètement pragmatique et hédoniste : un univers mécanique et purement terrestre dans lequel le cycle de la production et de la consommation puisse s’accomplir selon sa nature propre. » C’est dire si les femmes en tant que forces productives sont les « marchandises vedettes » de la stratégie structurelle du libéralisme, c’est-à-dire une société de séduction basée sur la promotion de l’image. Le Capital, pour accéder à son pouvoir total, devait faire du sexe la marchandise la plus répandue. La femme doit devenir permissive : son image peut être promotionnée pour les bénéfices de la société de consommation (ou de consumation) grâce à la publicité, renforçant sa circulation liquide, le tout avec sa collaboration active. La libido a fui dans la représentation dans la mesure où toute existence a fui dans la représentation. Société médiatique oblige.

Le capitalisme étant basé sur l’égoïsme et l’atomisation sociale, il s’agit pour lui de fragmenter les individus et de les tirer vers leur égocentrisme radical au niveau du désir. Il ne se contente pas de retourner les hommes contre eux-mêmes, mais à cette époque de retourner les femmes contre les hommes (masquant les décideurs) en les tirant à leur tour vers leur autonomie (libérale), fragmentant un peu plus le corps social. Le sexe sera la serrure permettant l’exhibition de soi, l’indistinction de la sphère privée de la sphère publique et à terme l’indistinction des sexes avec la théorie du genre. En une image, la grappe de raisins formant le corps social, le capitalisme parvient ainsi à en séparer les grains, à pousser chacun d’entre eux dans leur égoïsme particulier en une implosion et fragmentation intimes.

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C’est là où on réalise qu’Émile Zola avait compris une chose cruciale avec la phrase citée plus haut.  Il fallait mettre toutes les femmes au travail même si elles ont toujours travaillé. Si l’on en veut une preuve, que l’on regarde la photo de Willy Ronis, Rose Zehner, 1938 où une syndicaliste dans l’usine Citroën, un bras tendu, harangue une foule d’ouvrières anonymes. Le libéralisme a compris que la femme et sa libido seraient profitables à son expansion, de surcroît en renversant en libéralisation le mépris dans lequel il la tenait auparavant. La libéralisation des femmes a permis la mise au travail généralisé. Mais pour celles qui s’occupaient des enfants à la maison, elles demeuraient une force improductive aux yeux du patronat après la Seconde Guerre mondiale face au nouveau marché qui s’ouvrait, force qu’il fallait mettre au travail tout en sachant qu’elles seraient moins payées que les hommes. À cette époque, le salaire d’un ouvrier permettait de faire vivre une famille entière. Plus maintenant. La libéralisation de la femme permet une prolétarisation du salariat et une rivalité entre hommes et femmes au détriment de tout progressisme social réel. Ce sont surtout les femmes de peu qui seront touchées. Lançant les femmes sur le marché du travail, le libéralisme réussira bien à en faire des chômeuses sauf pour celles qui se sont intégrées par leur érotisme au secteur libéral (boutique de mode, mass-média, etc.), vecteur de la société médiatique. Qu’en est-il des femmes d’origine populaire ? Femmes de ménage, vendeuses, serveuses, sans compter celles qui seront obligées de se prostituer à cause de leur prolétarisation forcée ? Sans oublier que les femmes de peu en travaillant verront leur salaire amputé quand elles feront garder leurs enfants par exemple. Les femmes bourgeoises, elles, s’émancipent pour de bons postes tout en s’appuyant sur d’autres femmes qui vont garder leurs enfants ou végéter dans des emplois subalternes. Mais qui gardera les enfants de ces femmes ?

Willy Ronis, Rose Zehner, 1938

Ce droit au travail camoufle une obligation de travailler. Il devient nécessaire quand les femmes peuvent devenir de pures consommatrices. Jacques Sternberg, auteur libertaire désespéré un peu oublié, critiquait dès les années 1970, ce féminisme libéral dans Lettre ouverte aux terriens. « Elles en ont assez d’être considérées comme des femmes-objets, elles tiennent à devenir des fem­mes-outils, comme papa et le grand frère. Elles ne veulent plus faire le ménage à demeure, elles veulent faire du bu­reau à deux heures de leur domicile. Elles se refusent à être un peu trompées, une fois tous les trois ans, par leur mari, elles préfèrent être exploitées à mort à longueur de mois par leur patron» Il voyait ce mouvement comme un asservissement déguisé : les femmes populaires passent à la double peine, domination du mari et du patron (et même la préférence du second sur le premier !) si l’on considère que l’homme est toujours un oppresseur (ce qui est essentialiste). En écho à Rosa Luxemburg, citons Emma Goldman (1869-1940), anarchiste et féministe russe qui décrivait ce problème dans La Tragédie de l’émancipation féminine[2] : « Après tout, notre indépendance si hautement vantée n’est qu’une méthode lente d’endormir et d’étouffer la nature féminine dans ses instincts de l’amour et de la maternité. » Voilà des propos étrangement « réactionnaires » dans la bouche d’une anarchiste féministe ! Comment cela se fait-il ?

Le féminisme du marché

Cela explique le côté schizophrénique des féministes en constatant, déçues et déchues, que cet épanouissement finit par les intégrer dans le cercle de l’économie, mises en compétition avec les hommes dans ce que ces derniers ont de plus vils : le pouvoir, la rivalité, la puissance. Il est peu de dire que ces divisions blindées ont envahi l’espace public, les médias, la télévision, gangrenées par leur image séductive et arrogante, gagnées par cette frénésie de la promotion et de la compétitivité fort bien vue dans cette société de consommation comme garde rapprochée de la bourgeoisie. En effet, il est curieux que la société de consommation loue la féminité pour vendre une quantité astronomique de produits, mais nie la féminité en elle-même dès qu’elle devient salariée, tel un obstacle à la croissance. En favorisant la carrière et l’indépendance financière, des féministes bourgeoises, donc libérales, enjoignent aux autres femmes de les imiter, sacrifiant leur maternité pour devenir des working women (prendre la pilule, PMA, médicaments atténuant la ménopause ou faisant disparaître les règles), et en cela copient les hommes d’affaires, ces tristes sires. Et cela donne Angélique Gérard[3], comme matronne qui n’hésite pas à dire qu’il faut « liquider » les cinquante employés chez Free dans le reportage de Cash Investigation. Je ne suis pas sûr que cela soit mieux. Que les femmes deviennent chefs d’entreprise, politiciennes, etc., dans leur quête égalitariste de droits, elles ne font que singer mieux que les singes eux-mêmes la volonté de pouvoir que les hommes leur assignent. Comme si les femmes feraient mieux que les hommes en accédant aux hauts postes toujours visés (et non les postes subalternes où bon nombre d’hommes végètent), favorisant un mandarinat de l’arrivisme qui poursuivra le processus sans se préoccuper des gens populaires. C’est-à-dire sans jamais sortir de l’imaginaire libéral. Il semble clair pour ma part que ce féminisme de marché est l’occasion rêvée d’inciter à vendre tout et n’importe quoi, d’exploiter l’imaginaire féminin qui est plus illimité et plus séducteur que l’imaginaire masculin plutôt brutal et primaire, ce pourquoi il est si présent de nos jours.

La publicité pour une Mercédès en est un exemple flagrant[4] où l’on voit une belle femme au volant envisager son mari comme un enfant après que celui-ci lui ait proposé d’avoir un mouflet. Personne ne vient crier à cet homme dévirilisé, quémandeur pathétique d’enfant face à une femme qui le considère comme un gamin (et officiellement son amant, l’inceste n’est pas loin !) alors qu’elle a un statut hiérarchique supérieur (cadre d’entreprise). Les publicitaires ne sont pas, à ce que je sache, les promoteurs de l’épanouissement humain. Cette égalité n’est envisagée que d’une façon bénéfique, jamais l’inverse, telle cette réserviste de l’armée américaine Lynndie England qui a perpétré des sévices dans la prison d’Abou Ghraïb à Bagdad lors de l’occupation de l’Irak. Si l’on revendique l’égalité, ce n’est pas seulement du côté positif qu’il faut regarder, mais aussi dans la bassesse où peuvent sombrer les femmes comme les hommes. Thatcher (Premier ministre du Royaume-Uni), Christine Lagarde (FMI), Laurence Parisot (CNPF), Angela Merkel (chancelière Fédérale de l’Allemagne), Janet Yellen (FED) n’ont pas amélioré le sort des femmes de peu. Se loge ici la contradiction de cette libéralisation féminine, l’égalité du sexe par le sexisme, c’est-à-dire la valorisation du sexe féminin réduit à sa composante marchande et libidinale, égoïste sous le masque de l’émancipation. D’ailleurs, on réclame bien le féminisme, mais non le masculinisme. Fausse égalité. Jean Baudrillard avait raison de voir dans cette émancipation un double problème : une célébration de la femme par sa victimisation incessante et une sorte de machisme déguisé pour leur ôter leur pouvoir de séduction et les faire tomber dans la sphère de la production et de la matérialité afin d’inféoder toute la sphère du vivant à l’économie libérale et de faire régner l’empire du Bien. On peut même dire que la société sera « féminisée », c’est-à-dire culturellement cool, fraternisable, tendre, bio, pasteurisée, allégée, etc. et vendue comme telle. Sécurisée et contrôlée.

L’aveuglement est patent : si des hommes détiennent en majorité le pouvoir économique et social, ils sont bien peu. À l’autre bout de la chaîne, la grande majorité des hommes clapotent dans des métiers peu valorisants, souvent difficiles et harassants, discriminés en fonction de leur sexe. Au milieu, les femmes réclament de meilleurs postes de pouvoir et s’en sortent mieux que les hommes, telles des avant-gardes éclairées protégeant les hommes d’en haut. Ce pourquoi ces derniers les utilisent contre les autres hommes, promouvant le féminisme contre le masculin.

Un petit bilan ? Inflation des sites pornographiques sur Internet (utile en temps de chômage), sites qui font la promotion des relations extra-conjugales « pensées par des femmes » (des hommes-objets mis dans des caddies), des publicités à foison, ou du fameux phénomène « Lolita ». Il n’y a qu’à constater toutes ces jeunes femmes beuglantes et hurlantes, calquées sur les icônes publicitaires (voir l’application Instagram) que l’on retrouve dans les médias pour vendre de l’information bon marché. Ces gravures de mode sur deux pattes fières de leur arrogance charnelle vous toisent du haut de leur territoire de chasse, se clonant dans leur choix amoureux qu’elles évaluent à l’ombre de leur miroir sans teint, véritables policières tatillonnes de leur image séductive et authentiques banquières de leurs intérêts érotiques et égoïstes faisant du chiffre et de la chair. On aimerait qu’elles deviennent des Hannah Arendt, des Virginia Woolf plutôt que des Nabila en série.

Moralité : la défense du féminisme ne fera que dégrader la condition des femmes.

Dans ce féminisme libéral, les femmes sont les bonnes sœurs du marché. Or, celles-ci ne sont pas les seules victimes. Si l’on en veut une preuve, que l’on regarde cette autre photo de Willy Ronis, Mineur silicosé, Lens, 1951. 65 % des SDF sont des hommes. 94% des accidents mortels du travail. S’il est évident que l’homme, plus fort en masse musculaire et en testostérone, a exploité abjectement la femme, celle-ci peut mener l’homme par le bout du nez. L’homme et la femme se rançonnent mutuellement selon leur statut et leur ancrage existentiels. Les femmes exploitent la force de travail de l’homme, utilisent ses revenus, font de lui un inséminateur autant que les hommes font des femmes des matrices et des cuisinières. Si les femmes subissent la brutalité masculine, succombent aux travaux domestiques et torchent les gosses qu’elles veulent plus que les hommes, on oublie l’enfer terrible que ceux-ci subissent comme bêtes de somme (les mines), sans parler de ceux qui allaient à la guerre dans la pisse, le sang et la boue pour être dégommés en bons petits soldats de plomb. 79% des hommes dans le monde sont victimes de crimes par d’autres hommes. Rappelons-le.

Michel Onfray dans son essai sur Albert Camus rappelle le livre que l’instituteur Monsieur Germain lisait à ce dernier, Les Croix de bois de Roland Dorgelès, qui décrit cet enfer : « Le voici : la mort, donc, les poux, les rats, la vermine, la peur, la promiscuité, la saleté, le combat, l’absurdité, la précarité de la vie, les blessures, le froid, la boue, les copains qui meurent, les cercueils, la relève qui ne vient pas, les attaques, les tranchées, l’adultère des épouses, la faim, la mauvaise nourriture, les balles, les obus, les éclats d’obus, les brancardiers, le désespoir, les tombes creusées avant de partir au combat, les gaz, les barbelés, les cadavres entassés pour se protéger des balles ennemies, les tas de morts, le cynisme des gradés embusqués à l’arrière, la vie qui continue à Paris, les mutilations volontaires, la pluie, les mourants, les tirs trop courts de l’artillerie. » Il n’y a que la violence faite aux femmes ? Bien sûr.

Si l’on argue que les exploiteurs sont encore les hommes, c’est surtout une petite caste qui tente de faire admettre sa logique de prédation à tous les sous-fifres, hommes comme femmes. Ce problème se retrouve en politique qui procède de la même hypocrisie puisque ce n’est plus dans ce domaine que les véritables décisions s’effectuent (la factice parité), mais dans la finance où les femmes sont peu nombreuses. Machisme au sommet et féminisation / infantilisation à la base pour mieux vendre et déstructurer la société. Que ce féminisme libéral provienne de la bourgeoisie de Saint-Germain-des-Prés (Beauvoir) n’étonne nullement. Surtout de la part de femmes qui n’ont jamais travaillé pour survivre.

Willy Ronis, Mineur silicosé, Lens, 1951.

Une société sans pères ?

Si les femmes n’ont pas à être essentialisées (enfants, foyer, etc.), ce destin n’est pas une injustice en soi si elles le souhaitent. Cette libéralisation pose la question de la différence des sexes à travers les comportements culturels (si cette dichotomie nature/culture est opérante, ce que je ne crois pas). Comment mettre sur un plan d’égalité des situations existentielles différentes ? Jusqu’où la Culture peut refaçonner la nature sans la « dénaturer » ? Jusqu’à quel degré d’artifice ? Car on remarque une chose : s’il est crucial que les femmes puissent être respectées en tant qu’êtres, elles n’ont pas tout à fait le même rôle que les hommes dans l’établissement de la collectivité. Que pouvait-on établir de concret pour que les deux sexes pussent s’entendre raisonnablement du point de vue de leur naturalité sans toutefois les enfermer dans un essentialisme strict ? C’est le mot même d’essentialisation qui est à revoir puisqu’il fait référence à une animalité figée (ce que l’homme et la femme ne sont pas) tout en laissant la main à un constructivisme délirant et infini. Qu’on le veuille ou non, c’est le pouvoir de la femme que de susciter le désir sexuel. Les femmes ont le pouvoir de séduction et de fascination, donc de la reproduction qui pousse spontanément les hommes vers elles (l’inverse est moins vrai). La nature ne se trompe pas. On oublie que la liberté sexuelle n’a pas les mêmes conséquences pour l’homme que pour la femme. Là encore l’égalité est mise à mal. Est-ce la faute des hommes si les femmes ont des enfants ? Et comme la femme enfante, elle est bien obligée de considérer ce destin. L’homme, sur ce point, est plus lâche, pouvant aller ailleurs sans cette « charge » à supporter. Il est bête et trivial : on dit une femme facile et non un homme facile, car tous les hommes le sont. La différence sexuelle existe et ne tombe pas du ciel. En résumé, l’homme a le pouvoir du monde réel et la femme a le pouvoir du monde symbolique.

Le libéralisme sait prospérer là où il peut prendre prise sur l’égoïsme humain au risque d’accélérer cette guerre de tous contre tous et de désorganiser le tissu social. Le féminisme libéral a bouleversé la société sans avoir pour autant réellement libérer la femme qui, prise en étau entre l’image combative et sexy de l’executive woman que lui imposent les médias et sa propre réalité biologique et existentielle, ne sait plus quelle place est la sienne ni quelle est celle des hommes, risquant de finir reconvertie à 40 ans en « cougar » (animalisation), façon qu’a le Marché de gérer économiquement les désagréments de l’âge et de la libido. Voire de finir seule, sans soutien après avoir bouleversée toutes les structures anthropologiques de la famille ou à se faire faire des enfants par GPA ou PMA pour ses vieux jours, n’ayant pu grimper l’échelle sociale ou leur réseau de relations par leur érotisme. Comment va-t-elle vivre ensuite cette femme « libérée » ? Certaines vont vivre avec leur homme etc. mais d’autres vont se retrouver seules et faire leurs tâches ménagères tout de même étant donné qu’il y a de plus en plus de personnes célibataires, donc des femmes seules avec un enfant à charge, de surcroît celles qui n’ont pas l’avantage d’être sexuellement attirantes en plus d’être pauvres ? À ce titre sur le plan humain, le résultat est désastreux sur le long terme.

Tout cela aggrave la scission entre ancienne et nouvelle générations, brisant un peu plus le cercle familial et éducationnel et faisant régner l’égoïsme infantile, l’enfant-roi, le fétichisme du bébé. Tout ce développement devait à terme atomiser la famille et scinder les rapports de transmission entre vieille et jeune générations, cette dernière imposant le sens du vent.  Tant que le libéralisme était patriarcal ou paternaliste, il défendait la famille d’une certaine façon. Malgré sa pesanteur et sa dette symbolique, celle-ci structurait et préservait les membres de l’égoïsme libéral où il était impossible de considérer autrui comme une marchandise. Infantilisation, destitution du père et de l’autorité, de nos jours, les familles pudiquement appelées recomposées pour ne pas dire décomposées peuvent être soumises à la même logique libérale d’atomisation généralisée, déstructurant non seulement la logique d’apprentissage, mais faisant voler en éclats le socle anthropologique même du fait de la reproduction par différence sexuelle. On arrivera à ce qu’un enfant soit conçu sans relations physiques, naissant hors sol si l’on peut dire, sans père et sans mère. Ce qui donnerait raison à Aldous Huxley et à son Meilleur des mondes.

Evelyne Sullerot, sociologue et féministe, dans Pilule, Sexe, ADN. Trois révolutions qui ont bouleversé la famille (Fayard, 2006) regrette que la révolution sexuelle ait fragilisé le couple au point où le culte du plaisir immédiat l’a emporté sur le désir d’avenir. Si elle s’est opposée à ce que l’avortement soit devenu un droit, elle critique le fait que le planning familial ait glissé à cause des féministes vers la guerre des sexes, la négation du couple et l’élimination des pères. Sans compter que la femme a tout le pouvoir de décision dans le cas de l’avortement. Si leur ventre leur appartient, à partir du moment où il porte un enfant, cette décision ne leur appartient plus puisqu’il faut être deux pour le concevoir. Evelyne Sullerot explique que la vulnérabilité de la femme s’est transformée en pouvoir, reprochant à certaines féministes d’avoir dénoncé la famille. Les femmes prennent à 75% la décision du divorce (les hommes supportent nettement moins le divorce et le veuvage), ont bien souvent la garde de l’enfant (elles les ont quasiment toujours élevés quand celui-ci n’a pas été conçu dans le dos des hommes), évinçant le père dans leur décision, celui-ci payant de surcroît une pension alimentaire. Le rêve ultime sera-t-il le couple de lesbienne élevant un enfant né d’une insémination de sperme anonyme (PMA) ?

On apprend ainsi qu’en 2015, une Suédoise a donné naissance à un petit garçon grâce à la transplantation de l’appareil reproductif de sa propre mère. On évoque non seulement la possibilité pour des hommes transgenres de donner naissance mais de connaître l’expérience de la grossesse : la reproduction homosexuelle. En décembre 2014, des chercheurs britanniques et israéliens ont réussi à créer des cellules reproductibles mâles et femelles à partir de cellules de la peau. Un couple hétérosexuel ou homosexuel pourra donc enfanter sans passer par l’autre sexe, ni même d’ailleurs avoir l’expérience physique de la sexualité ou encore avoir un enfant de soi-même (comme un célibataire). Au final, se débarrasser de l’homme ou de la femme, c’est-à-dire l’autre.

Autrement dit, l’évolution de la société voit l’émasculation du masculin si j’ose dire. Il s’agit à terme d’amadouer la libido masculine et le rôle de père (vecteur de la loi) comme le montre une autre publicité My Canal Être un père[5]. Le regard culpabilisateur (en direction du spectateur) à la fin de la femme en dit long. Ce féminisme devait incriminer, voire essentialiser tout le genre masculin pour sa brutalité (les violences faites aux femmes) comme si les femmes ne se servaient pas de leur pouvoir de séduction pour faire subir des violences psychologiques. Bien sûr, l’intérêt idéologique est ailleurs que dans l’accentuation des violences réelles relayées sans arrêt par les médias, notamment pour aligner le comportement masculin sur une vision épurée et idyllique de la femme. Gynéphilie ambiante. À ce point d’ailleurs qu’être misogyne est montré du doigt, mais être misanthrope (mépris de toute l’espèce humaine) ne suscitera pas d’indignation, ni d’ailleurs de mépriser les hommes. Sans doute que le sexe masculin est trop marqué ou trop déterminé comme signifiant alors que le sexe féminin est flottant, indéterminé, transitoire, séducteur. Cela est visible matériellement par le fait que l’homme bande et éjacule. Son orgasme est sommaire et extérieur. Il est là pour répandre sa semence, ce pour quoi la pornographie le filme avec tant d’insistance. Pieux mensonge. Comme l’orgasme s’arrêtait là, dans le sperme jaillissant hors du vagin, clôturant cette éjaculation à sa stricte banalité pragmatique, à pécher sans bébé. Alors que l’orgasme d’une femme est bien plus « invisible », plus mystérieux, moins apparent bien que tout aussi physique. Il est plus intérieur et plus inaccessible, mais sans doute plus intense que celui de l’homme. D’où tous les fantasmes dont la femme a été investie, tout autant idylliques que dégradants. L’homme jette son sperme et son travail est terminé. Pas celui de la femme, car elle, elle donne naissance à un enfant pour la reproduction de l’espèce. Ce n’est pas rien que d’être investi d’une telle fin par la nature, finalité qui ne peut pas être sous-estimée.

Le recours obsessionnel à l’hydre patriarcale relève du grotesque (à l’instar de la famille que les gauchistes critiquaient comme étant l’incarnation de la bourgeoisie) et ce sans parler de son inverse, le matriarcat psychologique (abolissons le mot maternel derrière école et langue, et même la statue de Marianne). Dans le Manifeste du PC, Marx relevait que non seulement la bourgeoisie jouait un rôle révolutionnaire, mais que « partout où elle a conquis le pouvoir, elle a foulé aux pieds les relations féodales, patriarcales et idylliques.» Engels relevait aussi que le capitalisme dans son développement s’attaquera à la famille dans Esquisse d’une critique de l’économie politique (domaine précis où il est difficile de considérer les membres comme des atomes) afin d’en dissoudre les composantes, dont le patriarcat. C’est encore plus vrai aujourd’hui où le processus dynamique et structurel du libéralisme éclate les relations humaines pour un individu indifférencié au nom de l’épanouissement et du progrès (la croissance).  On peut lire d’Engels L’origine de la famille de la propriété privée et de l’État pour de plus amples détails. Cela dit, avec la PMA et la GPA qui se profilent à l’avenir comme dérégulation totale de la famille traditionnelle, le patriarcat est lettre morte si on y ajoute la part des personnes vivant seules qui a plus que doublé depuis les années 1960, passant de 6 à 15 %, selon l’Insee (données 2011). Elles sont plus de 9 millions aujourd’hui en France contre 6 millions en 1990. Soit une hausse de 50 % en plus de vingt ans. C’est dire que le libéralisme dans sa dérégulation généralisée ne tient pas à préserver le moindre substitut du patriarcat, mais à fracturer davantage les individus afin de les transformer en purs consommateurs atomisés tels des clefs USB se branchant au hasard des orifices, mobiles, nomades, flexibles, indistincts ou indifférenciés, sans attaches. Seuls. On le voit ou on le pressent : si la question est le remplacement du patriarcat, on voit quelle force ou quel pouvoir plus subtil sera mis à la place.

Que l’on prenne leur développement rhétorique par tous les bouts, ce sont le mâle et le patriarcat les responsables. Même quand les femmes jouent un rôle dominant, c’est le patriarcat qui fait encore régner sa loi à travers elles. Jamais les femmes en tant que telles car là, on serait dans l’essentialisation. Les femmes sont pures et exemptes de toute intention délictueuse. Elles ne connaissent pas la jalousie, la pulsion vengeresse, la haine, la dissimulation, la volonté de pouvoir et la domination. On en trouve un grand nombre comme ces femmes de la série américaine Unreal qui montre les coulisses d’une émission de téléréalité (oxymore), dirigée par deux femmes d’un cynisme redoutable. Non, ce sont forcément le mâle et le patriarcat. En ayant discuté moi-même une dizaine de fois avec ce genre de militantes, ces dernières n’ont que les mots « Patriarcat », « domination masculine », « sexisme » à la bouche malgré les arguments exposés, et à la fin, elles n’hésitent pas à vous exclure ou à vous débrancher après vous avoir accusé de détester les femmes. Bref, une intolérance manifeste envers tout ce qui ne rejoint pas « leur combat » pur et autosanctifié. Une sorte de stalinisme féminin. Pourtant, des articles se plaignent de leur revanchardisme ou de leur sectarisme faramineux[7].

Si des intellectuels font encore preuve d’esprit critique, d’autres, par autocensure, ont peur d’être refoulés dans les archaïsmes du passé, ennemis commodes qui servent à disqualifier le moindre interlocuteur par une habileté rhétorique appelée Empoisonner le puits, c’est-à-dire en les associant à une imagerie mal vue ou déplaisante. La moindre critique de ce féminisme libéral devient impossible sous peine de vous faire passer pour un horrible réactionnaire inféodé au patriarcat qui était institué tant que le libéralisme en avait besoin. Processus redoutable comme on le voit dans son développement : on ne peut aller dans un sens ou dans l’autre (réactionnaire /progressiste) sans être pris au piège d’un dogmatisme terrible.

Ce n’est pas un hasard si le libéralisme a mis en avant l’antisexisme au point d’en rendre malade toute la société. Il devrait sauter aux yeux de tout le monde qu’à l’époque où l’on exploite autant les salariés, on fait jouer le théâtre de l’antisexisme et de l’antidiscrimination tous azimuts. Il est dès lors logique que les hommes, soit se féminisent (les femmes les imitent en retour sur le terrain de la sexualité), soit deviennent homosexuels pour une part (les hommes ont toujours craint la femme), soit s’atomisent en se réfugiant dans la pornographie pour les plus malheureux, soit empilent les rencontres sans lendemain, profitant de l’aubaine des nouvelles femmes permissives, et renforçant la voracité sexuelle (donc la violence faite aux femmes). Les statistiques du Ministère de la justice ont établi qu’entre 1984 et 2004, les agressions sexuelles ont augmenté de 250% (200% dans les condamnations). On assiste donc au vitalisme et au fétichisme du consommateur.

C’est par cette critique qu’il faut prendre le problème pour saisir le démantèlement qui s’opère depuis les années 1960 et qui gagne le monde pour le formater en ce sens. L’égoïsme et le narcissisme humain n’ont plus aucune limite au point que rien ne puisse être pensé en d’autres termes notamment par les forcenés qui, sous l’idéologie du progressisme libéral, ne veulent plus entendre aucun autre avis que le leur. Surtout en ce qui concerne l’avortement.

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L’avortement

Dans un article intitulé Le coït, l’avortement, la fausse tolérance du pouvoir, le conformisme des progressistes, extrait des Écrits corsaires, Pier Paolo Pasolini, cinéaste (homosexuel) marxiste, s’opposait à l’avortement dans des termes particuliers. Il y a chez lui un argument moral (et non moraliste) et symbolique joint à un argument politico-économique. Il serait donc erroné d’inscrire son refus dans l’optique catholique ou d’une quelconque Église. Stratégie habituelle pour clore tout débat sérieux sur un sujet.

Pasolini précise dans l’article Encore au sujet de ton pédagogue extrait des Lettres luthériennes : « Il faudrait être fou pour être favorable à l’avortement. La question n’est pas d’être pour ou contre l’avortement, mais pour ou contre sa légalisation. Eh bien moi, je me suis prononcé contre l’avortement et pour sa légalisation. Naturellement, puisque je suis contre l’avortement, je ne puis être favorable à une légalisation totale, sans discrimination, fanatique, rhétorique. Comme si la légalisation de l’avortement était une victoire joyeuse et apaisante. Je suis pour la légalisation prudente et douloureuse. » Pasolini joue sur deux fronts. Le premier est personnel, par rapport au fait qu’il a réellement vécu le fascisme et la répression catholique, et le second est sa relation singulière à la vie sexuelle et à la vie tout court. Évidemment, le fait qu’il soit homosexuel lui donne une coloration particulière, sans doute par le fait qu’un homosexuel ne donne pas la vie par le biais d’une femme. Interrompre un tel processus par l’avortement, surtout à son époque où la naissance d’un enfant était fêtée et célébrée, blesse tout particulièrement Pasolini. Il y voit sans doute la destruction du monde ancien et d’une relation plus directe avec la vie et la nature.

Pasolini inclut l’avortement dans l’optique de la société de consommation qui s’instaure, société qui, selon lui, parviendra par « fournir aux hommes une vision totale et unique de la vie (sans plus avoir besoin du cléricalisme comme instrument de pouvoir). »  Il se dit traumatisé par cette législation de l’avortement, la considérant comme « une légalisation de l’homicide. » Pourquoi dit-il cela ? La majorité des gens est favorable à l’avortement pour une raison précise : certes elle est commode et rend le coït plus facile mais qui l’a imposé ? Réponse : « Le pouvoir de la consommation, le nouveau fascisme. Il s’est emparé des exigences de liberté, disons, libérales et progressistes et, en les faisant siennes, il les a rendues vaines et en a changé la nature. » Une telle critique est-elle encore audible de nos jours ?

Pasolini met en accusation la société de consommation avec sa fausse permissivité. Il n’hésite pas à la considérer comme « le masque de la pire répression qu’un pouvoir ait jamais exercée sur les masses. » Si elle n’a besoin que de consommateurs, elle étend son pouvoir non pas par la contrainte comme auparavant, mais par l’hédonisme, moyen plus subtil. C’est pour cela que le coït est devenu obligatoire afin que tout le monde y participe, contaminant toutes les couches sociales, engendrant une névrose généralisée.  « La facilité a créé l’obsession » dit-il, obsession imposée pour le confort sexuel de la majorité à travers le couple qui formatera tout sur cette base. C’est bien ce qui est arrivé. Notre société n’a jamais été autant obsédée par le sexe au point de l’exhiber partout et tout le temps. Le roman de Jacques Sternberg, Toi ma nuit (1964), décrit avant l’heure cette ère de libéralisation sexuelle qui aboutit à un consumérisme effréné. Le résultat qu’il décrit est un ennui colossal, où les femmes sont permises et baisables à foison et où le sexe n’est qu’une morne grotte grouillant de touristes. Autrement dit, la mort du sexe comme beauté et imagination.

Pasolini rappelle que le sexe auparavant était réprimé. Son statut a donc changé. Il est devenu autorisé par le pouvoir à l’époque de la société de consommation. Il ne s’agit en aucune manière d’interdire le plaisir sexuel, mais de remettre en cause l’idéologie du plaisir qu’il induit, (voir les publicités), idéologie qui est devenu le vecteur de la consommation. Réduction drastique du plaisir à sa composante triviale et biologique au détriment d’un rapport au monde, à la nature et à la vie.

On a l’impression que les humains ne peuvent se sentir limités. À l’époque où le coït était à risques, ils copulaient avec tous les désagréments que cela suscitait. Dès lors que la contraception (liberté certes, mais liberté chimique, chimiquement à risques, que les femmes sont seules à prendre en charge), et l’avortement (même problème), il n’est pas étonnant que cette liberté ait donné naissance à une dérégulation des relations pour installer la société consumériste qui en tire tous les bénéfices. Ce qui implique un formatage de toutes les classes sociales (surtout populaires) sur le même mode, changeant les mœurs, les attitudes, les vêtements, les voix, et c’est en cela que Pasolini voyait l’ultime danger qu’était la société de consommation, bien pire que le fascisme qui n’avait jamais réussi à capter autant de personnes en si peu de temps.

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Là, il faut se poser des questions concrètes. L’avortement peut-il être considéré comme un acte extrême en tuant dans l’œuf l’apparition d’un être humain ? Cet œuf est-il déjà un être humain ? Si ce n’est pas le cas, n’est-ce pas là stopper une opération du vivant que les femmes n’accomplissent pas sereinement comme s’il s’agissait d’un furoncle (outre qu’elles peuvent prendre la pilule) ? Il suffit d’aller sur Internet pour lire des centaines de témoignages de femmes « traumatisées » par une opération qu’elles pensaient bénigne et qui ne l’est pas. Peut-on les nier ? Pourtant, elles font bien leur choix et malgré cela, elles le regrettent et en souffrent. Restreindre ce choix à un simple choix individualiste est vain. Sans parler que ne pas avorter relève du tabou. Si l’on considère que ce serait essentialiser la ou les femmes avec ce désir naturel d’enfantement, elles le font très bien elles-mêmes pour beaucoup, en recourant à la PMA ou à la GPA. Essayer de refuser de faire un enfant à une femme ! Sans compter que ce sont encore elles qui vont supporter cette charge et que ce ne sont pas les hommes qui vont prendre la pilule, supporter l’avortement ou subir une vasectomie. Fausse égalité. Après tout, personne n’est obligé de se marier et d’avoir des enfants s’il sait prendre ses précautions et ses responsabilités d’autant que les préservatifs sont à disposition. Ne faut-il pas demander avant tout une plus grande responsabilité quand on se sert de son phallus ou de son vagin au lieu de les banaliser ? D’où l’importance du coït avant tout.

Pasolini nous remet face à la vie, dans notre rapport fondamental à la nature et à l’ordre du cosmos et non dans une vie futile, petite bourgeoise, autosatisfaite de son orgasme et de sa petite semence éjectée sans risques. Bourgeois avec sa petite auto, avec son petit chapeau disait Brel. Il n’y a plus ni Église ni moralisme ici. L’individu contemporain s’est exilé de la nature et s’est réfugié sous la coupe d’un monde sécurisé et atrophié. Une anorexie existentielle. Un monde citadin pollué. Une grande métropole surpeuplée. Le bobo avec ses petits droits et ses petits doigts qui tweetent, sécurisé à mort et coupé de toute beauté et de tout mystère et dont le seul intérêt est de foutre en toute quiétude, d’avoir son petit coït, de partir en week-end, de se déguiser en touriste AirBNB pour vampiriser le monde sur son smartphone, confort qu’il doit au fait que d’autres sont exploités à mort pour lui.

La critique de Pasolini est tout à fait sensée. On saisit que, pour lui, il ne reste plus grand-chose d’une quelconque « magie » ou séduction de l’individu dans son rapport à l’autre ou à la nature, le tout étant réduit à une fonctionnalité orgasmique mécanisée avec un manque de responsabilité patent. On peut se demander aussi quel but poursuit l’être humain dans cette évolution perpétuelle, c’est-à-dire dans la déréglementation du cycle naturel de la femme dans la reproduction. Le progressisme libéral fonctionne comme les updates des applications qui demandent toujours plus de mises à jour, forcément améliorées, plus rapides et plus performantes, ruinant au passage vos anciens appareils qui ralentissent d’autant au point qu’il faille en acheter d’autres pour être compétitif. Jusqu’où cela ira-t-il ? Nos conditions de vie dans ce capitalisme industriel et financier sont tellement mortifères que les éléments principaux de la vie en sont détruits. En 1992, une équipe de recherche danoise dirigée par le professeur Shakkebaek publie une étude qui jette un froid : la concentration du sperme humain en spermatozoïdes a diminué de moitié entre 1938 et 1990, passant de 113 à 66 millions par millilitre de sperme à cause de la pollution et des produits que les animaux et nous-mêmes absorbons. En décembre 2012, une étude constate une baisse de la concentration en spermatozoïdes entre 1989 et 2005 en France, une baisse de 1,9% par an, une réduction au total de 32,2%. Pour un homme de 35 ans, le nombre de spermatozoïdes est passé de 73,6 millions/ml à 49,9 millions/ml en moyenne. Les couples fertiles ont de plus en plus de mal à avoir un enfant par les voies normales et auront recours à la PMA et la GPA, favorisant l’industrialisation des bébés. Allons-nous vers la fin de la grossesse ? Début de l’utérus artificiel ? Certaines femmes ne veulent plus avoir de règles par exemple. Jusqu’à quelle artificialisation de l’humain sommes-nous prêts à aller au point de nous séparer à jamais de tout le vivant et de toute la nature ?  Sans compter qu’une telle évolution cache souvent des objectifs commerciaux délétères non seulement dans l’industrie pharmaceutique (pilule inventée avec les cancers qui peuvent en résulter, recyclage des avortements[6]) mais aussi dans l’entreprise même comme cette nouvelle où l’on apprenait récemment que Facebook et Apple proposaient à leurs salariées américaines de financer la congélation de leurs ovocytes pour leur permettre d’avoir des enfants plus tard ou à la carte. La suite logique. C’est-à-dire quand elles ne seront plus « vendables » ou exploitables charnellement. Pasolini avait saisi tout ce que cela impliquait dans le futur au niveau symbolique.

Dans un autre article intitulé Cœur (1975), il y revient. « L’avortement contient en lui-même quelque chose qui déchaîne en nous des forces « obscures » encore antérieures au coït : c’est notre Éros dans ce qu’il a d’illimité qu’il met en discussion ou dont il impose la discussion. En ce qui me concerne, et comme je l’ai clairement déclaré — l’avortement me renvoie obscurément à l’offensant naturel avec lequel on conçoit généralement le coït. Un si offensant naturel rend le coït si ontologique qu’il le rend inutile. La femme semble être enceinte comme si c’était pour avoir bu un verre d’eau.» Il a raison de noter cet « Éros dans ce qu’il a d’illimité » en montrant à quel point cette force érotique sera utilisée par le libéralisme à des fins consuméristes et à une démolition contrôlée de toute l’anthropologie humaine. Débarrassé du poids de l’enfantement, l’individu contemporain peut s’adonner à sa frénésie coïtale qui, dans ses tenants et aboutissants, désorganise la famille, axe tout sur le sexuel comme logiciel pulsionnel de toute la société de consommation dont les applications Tinder ou Meetic sauront en faire leurs choux gras. Formatage des consciences enfermées dans leur égoïsme, formatage des corps (ventre plat contre « ballon » rond) pour obtenir une working woman stylisée pour les besoins du Marché et de la vente, concurrençant l’homme dans la logique commerciale du monde.

Sa critique se renforce avec la permissivité des femmes qui accentue la phallocratie des hommes, histoire de « foutre » en toute tranquillité comme il le rappelle. Pour l’homme, l’avortement est une « libération ». Il ne peut que l’approuver, se décernant « un brevet d’intelligence éclairée, de progressisme, dabsence de préjugés et de capacité de provocation. » Selon Pasolini, ce brevet d’autosatisfaction a des effets pervers car l’avortement ne va pas de soi dans la conscience : « Et que si la pratique conseille à juste titre de dépénaliser l’avortement, ce n’est pas pour cela qu’il cesse d’être une faute pour la conscience. Ce n’est pas l’anticonformisme qui justifie cette idée : et qui d’anti-conformiste ne possède qu’un abortisme fanatique, en est à coup sûr irrité et fâché. Il recourt alors aux méthodes les plus archaïques pour se débarrasser d’un adversaire qui le prive du plaisir de se sentir sans préjugés et davant-garde. » À juste titre, il saisit que le nouveau phallocrate se doit d’être féministe.

Fausse tolérance donc. D’une part, parce qu’un tolérant se donne une bonne image de soi, et d’autre part, parce que la tolérance contient une contradiction dans les termes : elle ne peut tolérer que ce qui est tolérable à ses yeux, mais devient intolérante dès que le réellement « différent » sort de son ghetto. Il ajoute  : « Mais dès qu’il dit un seul mot sur sa propre expérience en tant que « différent » ou bien, simplement, dès qu’il ose prononcer des paroles « teintées » par le sentiment de son expérience « différente », le lynchage se déchaîne, comme à l’époque du clérical-fascisme le plus ténébreux. La raillerie la plus vulgaire, les quolibets les plus typiques de la pire tradition estudiantine, l’incompréhension la plus féroce le jettent dans la dégradation et dans la honte. » Le nouveau laïciste, le permissif new look devient le lyncheur patenté, avec la même haine que les fascistes d’autrefois, mais transplantée sur un ennemi imaginaire inventé à l’occasion pour protéger ses petits intérêts bourgeois. Fascisme light.

Ce pour quoi le libéralisme peut avancer tranquille, non plus en réprimant, mais en étant tolérant. Il écartera les différents à sa thèse dès que ceux-ci vont contrarier ses intérêts permissifs institués en valeur absolue. Il devient alors fanatique tel un religieux, intimement persuadé d’avoir l’image sainte de la Vierge Tolérance ou de s’être inoculé la Vérité comme une drogue. Il qualifie alors les « différents » ‘d’avoir la haine, dans un renversement accusatoire. Il les emballe comme « catholiques », « fascistes » etc., les écarte, les bannit ou les persécute sans sourciller. Et c’est bien ce qui arrive quand une discussion en vient sur ce sujet. Le gouvernement Hollande a décidé en 2016 de pénaliser les sites de « désinformation » sur l’IVG. Pas de liberté d’expression pour eux. C’est dire aussi que si nous étions encore dans une société patriarcale une telle mesure n’aurait pas été prise : le libéralisme y a donc tout intérêt. Pour contredire quelque peu Pasolini, il est à remarquer que, compte tenu des passions humaines, il doit prendre en compte que la femme porte une charge plus conséquente et que sa souffrance dans les deux cas doit être comprise. Le dilemme est que l’interdire ou l’accepter pose d’insolubles problèmes que l’être humain ne peut résoudre.

Ce que dit Pasolini, il faut en tracer une image vivante : la contraception et l’avortement permettent de différer l’enfant à venir et de se consacrer à la copulation, sport utile dans une société de consommation basée sur le loisir et le tourisme (le Club Med date des années 50) devenu une compétition olympique de nos jours puisque le sexe a envahi toutes les strates de la vie d’une façon exhibée (publicités, art, rapports humains de plus en plus jeunes, etc.), histoire de formater l’affectivité humaine d’une manière sensible et symbolique. Le calcul est ingénieux : on se rend compte que ce coït a permis le développement sans précédent de l’industrie pornographique à un stade jamais atteint, décuplé encore par la mondialisation avec une sursexualité mortifère comme jamais nous n’en avions vu auparavant.  C’est aussi une façon de restreindre la population hexagonale puisque la contraception et l’avortement apparaissent à la même époque que l’immigration massive et le regroupement familial, histoire de promouvoir le multiculturalisme comme prescription obligatoire et de noyer une population dans une indistinction généralisée. Le pouvoir de l’imaginaire symbolique féminin, et non seulement des femmes, est renforcé, et il me semble évident que le libéralisme a compris qu’il avait là un levier puissant pour adapter toute la société à la consommation pulsionnelle. Le patriarcat servira de tête de Turc pour aller dans ce sens précis. La famille a éclaté, les pères sont ridiculisés ou d’un ordre second, leur force est battue en brèche, culpabilisée, sans cesse montrée du doigt. Cet imaginaire permet d’établir une société beaucoup plus liquide, flexible, infantilisée, fragmentée, sans cesse en négociation, sans forces, culturellement molle, atomisée par l’égoïsme généralisé (tourisme, sexualité, hédonisme) et par l’égalitarisme qui ne voient que ses intérêts à court terme, implosant par excès de protection comme asphyxiée, minée par une violence sourde. Ce qui se renforcera avec la PMA et la GPA où les couples lesbiens auront de plus en plus la main mise, évacuant les pères, et la filiation. Les enfants naîtront comme hors sol dans une société numérisée, soumise aux flux constants et à la virtualisation.

Néanmoins, on aura beau jeu de qualifier Pasolini de tous les noms d’oiseaux pour tenir de pareilles positions, il a un argument-maître en tant qu’intellectuel : « Le problème est bien plus vaste et entraîne toute la manière de concevoir notre façon d’être des intellectuels : elle consiste avant tout en un devoir de toujours remettre en cause notre fonction, surtout là où elle semble la plus indiscutable, c’est-à-dire dans nos présupposés dintelligence éclairée, de laïcité et de rationalisme. » Je la reprends totalement à mon compte, et c’est en ce sens qu’il est un digne descendant des Lumières, et en bon marxiste, l’égal de Rosa Luxemburg. Il se refuse à avaliser cette dérive égoïste et consumériste du monde et retourne sa critique éclairée à l’endroit des principes de laïcité et de rationalité pour les interroger dans leurs fondements mêmes, histoire qu’ils ne restent pas des mots aussi creux que les antiques principes religieux, surtout s’ils servent le devenir-vente du monde sous des auspices permissifs. Il le dit explicitement à cet égard : « Le nouveau pouvoir de consommation permissif s’est purement et simplement servi de nos conquêtes mentales de laïques, dintellectuels éclairés, de rationalistes, pour édifier son voligeage de faux laïcisme, de fausse intelligence éclairée, de fausse rationalité. Il s’est servi de nos déconsécrations pour se libérer dun passé qui, avec toutes ses sottes et atroces consécrations, ne lui servait plus»

Pasolini a saisi que le libéralisme a et aura besoin d’un individu flexible, souple, liquide, totalement « libéré » des fondements anthropologiques, artificialisé par une idéologie progressiste car celle-ci a besoin,  à travers le pouvoir de la consommation,  « d’une élasticité formelle absolue dans les « existences pour que chacun devienne un bon consommateur. Une société sans préjugés, libre, dans laquelle les couples et les exigences sexuelles (hétérosexuelles) se multiplient, et par conséquent avide de biens de consommation. » Il n’y a pas à douter que Pasolini aurait été contre le mariage et l’adoption homosexuels, la PMA et la GPA, ce pour quoi aucune association homosexuelle ou lesbienne ne se réclame de lui. Ce qui est normal pour un marxiste étant donné comme il le dit lui-même dans Écrits corsaires que le communisme réclame une autre société, un autre mode de vie qu’un mode de vie bourgeois. Logique implacable. Et c’est bien parce qu’on est devenu tellement « permissif » dans cette volonté dérégulatrice que Pasolini, Marx et même Nietzsche passeraient pour d’affreux individus d’extrême-droite ou fascistes. Les emballer dans des catégories repoussoirs indique clairement que la pensée critique a été laminée pour être réduite à quelques slogans. Ce qui nous emmène logiquement à la suite de ce premier féminisme dans un second féminisme, conséquence logique de cet individu générique et abstrait du marché.

Un libéralisme féminisé

C’est sans doute tout le sens de ce qu’on a appelé la « féminisation de la société ». Il faudrait plutôt dire comment le libéralisme accapare l’imaginaire féminin pour adapter la société à son projet d’expansion. Si je ne reviens pas sur le féminisme spécifique où le genre tente de renverser le sexe, l’ayant traité dans un autre article (L’idéologie trans : du transgenre au transhumanisme) ou du féminisme de réseau, on saisit que ce féminisme de marché tente illusoirement de prendre le pouvoir à travers les multiples lois ou changements symboliques qui ont eu lieu dans la société récemment : l’émancipation par l’« empowerment » par des newletters, ­féminisme intersectionnel, féminisme cyborg, écriture inclusive, suppression de la case mademoiselle dans les documents administratifs,  loi n° 2002-304 du 4 mars 2002 relative au nom de famille permettant le choix d’accoler le nom de la mère à celui du père ou de celles qui ne cessent de brandir et d’hystériser le moindre malheur (harcèlement, viol, manterrupting, mecsplication, Bropropriating, Manspreading, Manslamming ou encore la gynophobie…) élevé au rang d’une ignominie absolue et la femme au rang de martyre internationale.

 Il n’échappe à personne que ces micromouvements sont fondés par des journalistes ou universitaires, destinés à valoriser d’une manière emblématique une certaine femme, friande du système libéral en matière de valorisation narcissique et égoïste de son image. Il s’agit de créer de fausses luttes à l’intérieur de la moyenne bourgeoisie pour masquer la lutte sociale notamment en jouant sur la victimisation perpétuelle. Le tout destiné à favoriser les protégés de la mondialisation (la métropolisation) contre la France Périphérique comme l’a analysé Christophe Guilluy dans son essai Le Crépuscule de la France d’en haut. (Flammarion). Ce qui permet d’accuser perpétuellement la gente masculine au lieu de fédérer les hommes et les femmes contre leur paupérisation généralisée. Ce « slacktivisme connecté », est issu des petites bourgeoises de la « gauche hashtag » (#je suis victime de tout).

En résumé, on peut être sidéré qu’à partir d’une défense des femmes incluse dans un mouvement d’émancipation général envers un système d’exploitation, on en vienne à soutenir un féminisme libéral dirigé contre la gente masculine agitée tel un chiffon rouge, qui laisse non seulement sur le bord de la route des femmes moins conformes au canon commercial, mais qui promeut une exhibition d’une rare obscénité afin d’aboutir à une indistinction sexuelle généralisée. L’inverse total en définitive prônée par Rosa Luxemburg, mais qui avance insidieusement, sous des oripeaux émancipateurs, à la conquête du monde entier pour le formater en un immense centre de consommation.

Notre démocratie de marché ou oligarchie libérale à notre époque technique et à l’heure de la société de consommation était bien plus pratique à gouverner en laissant une liberté et de confort aux petits bourgeois (sexe, tourisme etc.) pendant que les classes populaires allaient trimer (à l’extérieur du pays comme à l’intérieur), la soumission volontaire s’étant inversée : la colonisation des consciences et des subjectivités, par une immanence radicale et illimitée. Cette liberté et ce confort n’allaient nullement enrayer la volonté de puissance du capital et les contestations seraient noyées dans la masse. Et c’est sans doute une des raisons du recrutement de l’imaginaire féminin pour réguler la société, économiquement et symboliquement, sur un mode « cool » et sécurisé permettant d’étendre cette domination à l’infini. Le problème est que cela concerne maintenant le monde entier et non plus quelques pays. Tout devient économiquement vendable, du sexe au génome, et rien visiblement ne peut enrayer le processus.

Yann Leloup

[1] Edward Bernays Propaganda, Ed. zones, 2007, p. 139.., p. 134.

[2] http://endehors.net/news/la-tragedie-de-l-emancipation-feminine-par-emma-goldman

[3] http://www.lefigaro.fr/lefigaromagazine/2015/03/02/01006-20150302ARTFIG00108-angelique-gerard-une-superwoman-autodidacte-en-tete-du-choiseul-100.php

[4] https://www.dailymotion.com/video/x2b0ta7

[5] https://www.youtube.com/watch?v=py4Frh4Ugy8

[6] http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2015/07/15/01016-20150715ARTFIG00233-vente-d-organes-de-foetus-la-video-qui-embarrasse-le-planning-familial-americain.php

[7] http://www.brain-magazine.fr/article/news/35965-Quand-certaines-feministes-accepteront-elles-de-se-regarder-dans-la-glace

Une réflexion sur “Le féminisme à tête de veau

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