Le Deuxième sexe, de Simone de Beauvoir

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Texte déposé à la SACD

Sommaire

I/ Introduction

II/ Quand Simone se contredit

III/ Destin abstrait de la femme

IV/ Avènement de la working woman

V/ En outre (Sur Sartre et De Beauvoir)

I/ Introduction

Je n’avais pas relu cet essai connu depuis fort longtemps, et à l’occasion des récents événements, et étant donné qu’il est souvent cité, je me suis dit qu’il était temps de m’y replonger. Le livre fort critique que Marie-Josèphe Bonnet a consacré à Simone de Beauvoir (Simone de Beauvoir et les femmes) m’a fait sauter le pas.

Simone de Beauvoir me fait penser au personnage d’Olive Chancellor dans le roman de Henry James, Les Bostoniennes. Ce personnage sec et aride méprise les hommes (« Et c’est vrai que son sentiment dominant à l’égard des hommes était une espèce de froid mépris ; à ses yeux, c’étaient tous des faibles ou des brutes. ») et pilote une jeune femme, Verena, dont elle écrit les discours pour la cause féministe. Roman se passant au XIXe siècle dans un milieu bourgeois à Boston. Comme Olive, Simone de Beauvoir ne semble voir les rapports hommes-femmes que sous l’angle de la domination, appliquant aux femmes le principe de marxisation de la classe ouvrière.

En général, l’œuvre est assez répétitive, écrite sans grand style, et surtout avec un son de cloche assez partial puisque Simone de Beauvoir trace à grands coups de phrases abstraites la condition féminine. Pour cela, il est assez ennuyeux. Je désespérais d’en venir à bout. Cependant, on cite souvent cet essai comme un témoignage éclatant sur la condition des femmes. Je crois que peu de gens l’ont lu en définitive, car on trouve souvent des arguments contre la mythologie qu’on en a faite. Je me permettrai de la citer longuement afin de n’être pas accusé de proférer des affirmations gratuites ou de tronquer sa pensée.

II/ Quand Simone se contredit

Composé de deux tomes, le premier n’est guère passionnant. Sous-titré Les faits et les mythes, il analyse les données biologiques, le point de vue de la psychanalyse, du matérialisme historique, embraye sur les mythes et l’Histoire et se conclut par une étude des œuvres de Henry de Montherlant, D.H. Lawrence, Paul Claudel, André Breton et Stendhal. Si les trois premiers sont mal vus, les deux autres sont nettement plus appréciés étant donné que les femmes y sont mieux envisagées. Jugement passablement moraliste sans voir l’intérêt des romans en eux-mêmes.

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Le second tome, sous-titré L’Expérience vécue, est un peu plus passionnant, mais ne quitte guère sa ligne dogmatique. Ce qui surprend est qu’il ne parle jamais de classes sociales, des différentes conditions féminines, comme si les femmes étaient toutes sous l’emprise des hommes, du masculin. C’est ce manque de concret qui frappe l’esprit. Est-ce que Simone de Beauvoir est sous le même joug que toutes les autres femmes ? Est-ce que les femmes bourgeoises, dont fait partie Simone de Beauvoir, sont tant exploitées par rapport à un homme de la condition ouvrière ? La ligne directrice qui apparaît, comme le suggérait la marxiste Rosa Luxemburg, est qu’il est très arrangeant de prendre les hommes comme bouc émissaire en général sans viser les dominants réels. Derrière cette dénonciation du patriarcat, c’est la femme consumériste qui est promue à l’aube de la société de consommation, celle-ci ayant tout intérêt à se débarrasser du patriarcat pour se prolonger. Rosa Luxemburg voulait que les femmes défendent leurs droits tout en intensifiant la lutte des classes, et nullement pour que celles-ci deviennent la locomotive de la consommation (des petites bourgeoises favorables au système), atomisant et séparant les hommes et les femmes en deux afin de retourner les secondes contre les premiers. Il est dès lors illogique de réclamer la seule libération de la femme, sauf à croire que la plupart des hommes ne sont pas exploités et soumis à un système quelconque. En faisant de la femme la victime éplorée, Simone de Beauvoir oblitère l’exploitation de la classe ouvrière.

Si des hommes détiennent en majorité le pouvoir économique et social par rapport aux femmes, ils sont peu nombreux. À l’autre bout de la chaîne, la grande majorité des hommes clapote dans des métiers peu valorisants, souvent difficiles et harassants, discriminés en fonction de leur sexe (94% des accidents mortels du travail). Au milieu, des femmes ont de meilleurs postes de pouvoir (édition, communication) et s’en sortent mieux que beaucoup d’hommes. Ainsi en bonnes avant-gardes, elles protègent les dirigeants qui ont tout intérêt à promouvoir ce féminisme contre les hommes de basse extraction.

Ce second tome, au premier chapitre intitulé Première enfance, commence par la célèbre phrase dont on oublie souvent de citer la suite : « On ne naît pas femme : on le devient. Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt au sein de la société la femelle humaine ; c’est l’ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat qu’on qualifie de féminin. » Simone de Beauvoir annonce par-là que la condition féminine est entièrement construite, nullement naturelle. Pas un peu, nullement. On se demande comment deux entités conçues par la Nature, l’entité masculine et l’entité féminine, seraient totalement construites. Surtout la femme donc. Les deux phrases « Aucun destin biologique, psychique, économique » et « c’est l’ensemble de la civilisation » marquent la domination du culturel sur toute autre instance. Le donné ne compte pour rien. Simone de Beauvoir annonce ainsi ce que seront les théories du genre et ce que Michel Foucault énoncera : tout est construit, rien n’est donné. Tout d’un côté, rien de l’autre. Et bien sûr, ce socialement construit est entièrement le fait du masculin. Elle ne dit mot sur la condition masculine. Serait-elle socialement construite elle aussi ? Mais par qui ? Serait-elle innée ? Une essence propre à l’homme ? Ce qui serait pour le coup sexiste !

Pourtant, ce terme de socialement construit est battu en brèche dans la seconde partie (Histoire) du premier tome, comme si Simone de Beauvoir avait commencé son essai d’une façon rationnelle et méthodique pour y appliquer une méthode idéologique par la suite. Dans ce premier tome, elle s’interroge à un moment sur le sort ancien de la femme en reprenant les données de la préhistoire et de l’ethnographie pour, dit-elle, « comprendre comment la hiérarchie des sexes s’est établie. » Elle ajoute : « On comprend donc que l’homme ait eu la volonté de dominer la femme : mais quel privilège lui a permis d’accomplir cette volonté ? » Bonne question.

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Simone de Beauvoir va se contredire. Citons-la longuement : « Malgré tout, il est vraisemblable qu’alors comme aujourd’hui les hommes avaient le privilège de la force physique ; à l’âge de la massue et des bêtes sauvages, à l’âge où les résistances de la nature étaient à leur maximum et les outils les plus rudimentaires, cette supériorité devait avoir une extrême importance. En tout cas, si robustes que fussent alors les femmes, dans la lutte contre le monde hostile les servitudes de la reproduction représentaient pour elles un terrible handicap. » Et elle rempile : «  Quant aux femmes normales, la grossesse, l’accouchement, la menstruation diminuaient leurs capacités de travail et les condamnaient à de longues périodes d’impotence ; pour se défendre contre les ennemis, pour assurer leur entretien et celui de leur progéniture elles avaient besoin de la protection des guerriers, et du produit de la chasse, de la pêche auxquelles se vouaient les mâles ; (…) les maternités répétées devaient absorber la plus grande partie de leurs forces et de leur temps ; elles n’étaient pas capables d’assurer la vie des enfants qu’elles mettaient au monde. C’est là un premier fait lourd de conséquence : les débuts de l’espèce humaine ont été difficiles (…) la fécondité absurde de la femme l’empêchait de participer activement à l’accroissement de ces ressources tandis qu’elle créait indéfiniment de nouveaux besoins. Nécessaire à la perpétuation de l’espèce, elle la perpétuait avec trop d’abondance : c’est l’homme qui assurait l’équilibre de la reproduction et de la production. Ainsi la femme n’avait pas même le privilège de maintenir la vie en face du mâle créateur ; (…) elle avait seulement une part dans l’effort de l’espèce humaine à persévérer dans son être, et c’est grâce à l’homme que cet effort aboutissait concrètement. »

 En lisant ce passage, il n’échappe pas au lecteur que Simone de Beauvoir est en train de dire ni plus ni moins que la condition de la femme est déterminée par la biologie, par le fait qu’elle puisse enfanter. Elle en énumère les tares d’ailleurs sans sourciller : grossesse, accouchement, menstruation, maternités répétées. Puis elle constate que la femme devait être protégée par des hommes forts qui allaient chercher des ressources pour lui permettre de subvenir à sa progéniture.  Son rôle est donc naturellement nécessaire à l’espèce. C’est à ce prix. Sans cela, l’espèce humaine ne se serait pas développée et Simone de Beauvoir n’aurait pas pu écrire son essai. Il en aurait été différemment si homme et femme avaient été d’une condition équivalente au départ, et si l’homme avait ensuite dominé la femme pour en faire son esclave. Là seulement, on aurait pu parler d’un phénomène socialement construit.

Simone de Beauvoir va aggraver son cas. Si l’on passe sur le fait qu’elle juge cette fécondité absurde (quelle fécondité ne le serait pas ?), elle écrit ensuite : « Elle subit passivement son destin biologique. Les travaux domestiques auxquels elle est vouée, parce qu’ils sont seuls conciliables avec les charges de la maternité, l’enferment dans la répétition et dans l’immanence ; ils se reproduisent de jour en jour sous une forme identique qui se perpétue presque sans changement de siècle en siècle ; ils ne produisent rien de neuf. » On se rend compte que cette condition qui s’est établie sur la différence des sexes, n’a rien d’une domination. Simone de Beauvoir saisit que l’homme et la femme ne sont pas semblables, et que pour la survie de l’espèce, il ne pouvait en aller autrement. Elle parle même de destin biologique (pour le nier ensuite), y ajoutant des termes dépréciatifs (passivement) qui n’ont pas lieu d’être alors qu’il s’agit d’un fait de nature, biologique.

Simone de Beauvoir va encore aggraver son cas. Elle ajoute : « Ainsi le triomphe du patriarcat ne fut ni un hasard ni le résultat d’une révolution violente. Dès l’origine de l’humanité, leur privilège biologique a permis aux mâles de s’affirmer seuls comme sujets souverains ; ils n’ont jamais abdiqué ce privilège ; ils ont aliéné en partie leur existence dans la Nature et dans la Femme ; mais ils l’ont ensuite reconquise ; condamnée à jouer le rôle de l’Autre, la femme était aussi condamnée à ne posséder qu’une puissance précaire : esclave ou idole ce n’est jamais elle qui a choisi son lot. »

Ce passage est à encadrer. Simone de Beauvoir dit au fond qu’il n’y a pas eu de domination masculine pour la simple envie de dominer, mais pour que l‘espèce puisse se perpétuer. C’est un fait d’importance, et celui-ci n’était pas donné par la culture, autrement dit socialement construit. Ce qu’elle dit en même temps est éminemment contradictoire. Il faut poser une question dérangeante : comment la femme aurait-elle pu sortir d’une telle condition physique (et non socialement construite) étant donné qu’elle enfante, c’est-à-dire qu’elle est « soumise » à un tel sort ? La femme enfante et l’homme n’enfante pas. L’un a l’investissement parental maximum (la femme) et l’autre a l’investissement minimal (l’homme) pour reprendre les termes du biologiste Robert Trivers en 1972. On ne peut pas constater à la fois une condition biologique, concrète et matérielle qui implique nécessairement un certain comportement, pour l’envisager ensuite comme une domination idéologique, une construction culturelle.

Le patriarcat fut une contrainte nécessaire, sans révolution violente, dit-elle. C’est pourtant de ce constat contradictoire que Simone de Beauvoir tire toute la suite quand elle affirme au second tome que : « Aucun destin biologique, psychique, économique ne définit la figure que revêt au sein de la société la femelle humaine. » Au contraire, sans cette différenciation biologique, les rôles auraient été tout autres, mais comme l’espèce humaine est une espèce biologique, il fallait bien attribuer l’enfantement à l’un des deux sexes. On comprend bien pourquoi Simone de Beauvoir refuse l’idée de destin biologique : elle ne pourrait pas asseoir l’idée de domination authentiquement masculine, culturellement construite. Il fallait remplacer la sélection sexuelle par l’idéologie. Pourtant, pourrait-on dire, ce n’est que récemment, dans les années d’après-guerre, que la femme par la contraception et l’avortement, sera relativement libérée de l’enfantement. Précisément au moment où Simone de Beauvoir écrit son essai !

Enfonçons le clou pour que tout soit clair. Simone de Beauvoir remarque une sélection sexuelle classique (des différences biologiques) puis la réoriente ensuite comme idéologie de la domination, la considérant si l’on veut comme voulu rationnellement. Ce point est crucial. Le problème est que cette condition féminine a été acceptée et voulue par les femmes pour que l’espèce se perpétue, eu égard à la condition biologique. Je ne vois pas les femmes enfanter et aller faire la guerre, protéger le clan en armes, un mouflet dans les bras d’autant que les femmes assurent physiquement la protection et la propagation de l’espèce. Simone de Beauvoir oublie que les individus ne sont pas uniquement rationnels, mais qu’en dernière instance, ils sont subordonnés par les intérêts de l’espèce. Et on comprend qu’en employant une condition féminine uniquement dominée par le masculin, on efface toute la condition biologique qui ferait capoter l’idéologie.

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Il faudrait revenir sur ce socialement construit étant donné qu’il n’y a pas d’humain sans construction sociale. Vieux problème de l’inné et de l’acquis. La distinction chez l’être humain est floue, car le développement culturel ne s’établit pas sans données de base, sans biologie. Sinon comment les hommes ont-ils établi cette domination ? D’où vient-elle ? On ne le saura pas. La femme est victime et l’homme est dominateur. C’est un peu court. Si l’on veut l’égalité, il faut alors retirer la maternité à la femme et enlever la testostérone à l’homme.

Dès lors, Simone de Beauvoir abandonne toutes références biologiques de base pour embrayer uniquement sur le fait que la femme est dominée culturellement. Par exemple ce passage : « Ainsi, la passivité qui caractérisa essentiellement la femme « féminine » est un trait qui se développe en elle dès ses premières années. Mais il est faux de prétendre que c’est là une donnée biologique ; en vérité, c’est un destin qui lui est imposé par ses éducateurs et par la société. » La femme n’a donc aucune responsabilité. Au mieux, elle subit, car le monde construit porte la marque du masculin sans cesse et tout le temps : « Tout contribue à confirmer aux yeux de la fillette cette hiérarchie. Sa culture historique, littéraire, les chansons, les légendes dont on la berce sont une exaltation de l’homme. Ce sont les hommes qui ont fait la Grèce, l’Empire romain, la France et toutes les nations, qui ont découvert la terre et inventé les instruments permettant de l’exploiter, qui l’ont gouvernée, qui l’ont peuplée de statues, de tableaux, de livres. » Si la femme s’en écarte : « et déjà elle sait que s’accepter comme femme c’est se démettre et se mutiler ; si la démission est tentante, la mutilation est odieuse. »

Les « rôles » sont alors tracés : le jeune homme est favorisé dans l’existence, a un sort heureux que rien ne vient contrarier. Il est indépendant et libre, acquérant un prestige viril, transcendance et puissance. La jeune femme a honte de son corps, renforcée par sa crise menstruelle. À cause de cela, elle renonce à des expéditions, de peur de la disgrâce. Handicap, horreur. Les jeunes femmes souffrent de leur « infériorité » et s’abandonnent à des « rêveries moroses et romanesques », à des « évasions faciles, perdent le sens du réel » et « cherchent une consolation dans des sentiments narcissistes », devenant « coquettes et comédiennes ». Elles ont des impatiences, des crises de colère, se complaisent dans les larmes et jouent même aux victimes : « c’est à la fois une protestation contre la dureté du destin et une manière de se rendre soi-même touchante. » Bien sûr, aucune biologie. La suite de l’essai s’attache à démontrer l’assujettissement radical de la femme sans se soucier des conditions sociales ou que bon nombre d’hommes se soient faits tuer à la guerre.

III/ Destin abstrait de la femme

Je pourrais m’arrêter là tant la suite ne déroge en rien au biais idéologique. Néanmoins, je continue jusqu’au bout selon le canevas de Simone de Beauvoir, quitte à ennuyer. Je précise que je n’excuse en rien la barbarie effective de l’homme qui, à mes yeux, a abusé de sa force, car celle-ci lui était donnée au départ. Cependant, il faudrait indiquer de quelle sorte d’hommes on parle. Au contraire, le portrait ici est à charge, abstrait. Si l’on évite le deux poids deux mesures, on se demande comment réagiraient des femmes si un portrait aussi caricatural était tracé de leur condition. À l’évidence, il faudrait le dénoncer tout autant. Elle oublie fort étrangement le fait que si les hommes se comportent mal avec les femmes, ils se comportent encore plus mal envers les hommes. Dans le monde, si les hommes tuent à 95% par rapport aux femmes, ce sont leurs congénères qui en font les frais à 79% ! Comme on le verra, l’objectif de Simone de Beauvoir est donc particulier.

Le chapitre sur La jeune fille indique que celle-ci est fascinée par des dons Juans, rêvant de se soumettre. Son entreprise est vaine de s’en échapper. « Sa complaisance ne saurait être que pervertie dès l’origine. D’ailleurs, ce n’est pas seulement par ruse concertée qu’elle triche. Du fait que tous les chemins lui sont barrés, qu’elle ne peut pas faire, qu’elle a à être, une malédiction pèse sur sa tête. » Toute la société freine son ambition personnelle car « Tant qu’une parfaite égalité économique ne sera pas réalisée dans la société et tant que les mœurs autoriseront la femme à profiter en tant qu’épouse et maîtresse des privilèges détenus par certains hommes, le rêve d’une réussite passive se maintiendra en elle et freinera ses propres accomplissements. » Mythe de l’égalité qui rendra la femme autonome.

Simone de Beauvoir a beau réclamer une parfaite égalité économique, elle oublie que la femme enfante. On rappellera que le pic de fertilité de la femme (entre 19 et 31 ans) se situe pile-poil dans la fenêtre de l’ascension sociale qui requiert rivalités et énergie ! Ce pourquoi en grande partie les femmes préfèrent encore faire des enfants que de gagner de l’argent, si ce dernier est déjà en soi une noble ambition sauf à devenir une parfaite entrepreneuse ! C’est-à-dire une femme libérale !

Au chapitre sur L’initiation sexuelle, le portrait est tellement victimisant que le rapport sexuel avec un homme est considéré comme un viol : « C’est par le vagin que la femme est pénétrée et fécondée ; il ne devient un centre érotique que par l’intervention du mâle et celle-ci constitue toujours une sorte de viol. C’est par un rapt réel ou simulé que la femme était jadis arrachée à son univers enfantin et jetée dans sa vie d’épouse ; c’est une violence qui la change de fille en femme. » Violence ? Et comment pourrait-elle devenir femme ? Sans aucun homme ? Même quand l’homme est courtois ou déférent, « la première pénétration est toujours un viol. Parce qu’elle souhaite des caresses sur ses lèvres, ses seins, que, peut-être, elle convoite entre ses cuisses une jouissance connue ou pressentie, voilà qu’un sexe mâle déchire la jeune fille et s’introduit dans des régions où il n’était pas appelé. » Évidemment, cela est faux, car si une femme peut ressentir une déchirure lors du premier coït (d’autres ne ressentent rien), la rouerie de Simone de Beauvoir est de prétendre que le sexe mâle n’est pas désiré alors qu’il l’est. Autrement dit, ce n’est pas parce qu’il peut y voir une douleur éventuelle que le sexe mâle n’est pas appelé en même temps. Simone de Beauvoir tente de faire croire que l’acte sexuel est toujours une contrainte douloureuse que la jeune fille subit malgré elle dans n’importe quel cas de figure.

On se demande ce qui peut se passer d’autre que la pénétration au final ? : « or, la femme est couchée sur le lit dans l’attitude de la défaite ; c’est pire encore si l’homme la chevauche comme une bête asservie aux rênes et au mors. En tout cas, elle se sent passive : elle est caressée, pénétrée, elle subit le coït tandis que l’homme se dépense activement. » Le portrait est tellement caricatural qu’il en devient comique, sinon grotesque. Si l’homme chevauche la femme, c’est encore de la domination ! Y-a-t-il une police de la braguette ou des positions sexuelles discriminantes ? La métaphore de l’animalité règne en maître, et l’homme se comporte systématiquement tel un vulgaire canasson. La femme subit, l’homme jouit. Pour Simone de Beauvoir, les choses sont binaires : « En effet, l’homme représente aujourd’hui le positif et le neutre, c’est-à-dire le mâle et l’être humain, tandis que la femme est seulement le négatif, la femelle. » On dirait presque un Requiem.

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Simone de Beauvoir aborde la lesbienne avec une rare méchanceté, ce qu’elle fut elle-même sans jamais oser le dire. Ou le revendiquer. Ceci explique sans doute cela. « Aucun « destin anatomique » ne détermine leur sexualité. » écrit-elle. Elle réaffirme même que « La « vraie femme » est un produit artificiel que la civilisation fabrique comme naguère on fabriquait des castrats ; ses prétendus « instincts » de coquetterie, de docilité, lui sont insufflés comme à l’homme l’orgueil phallique ; il n’accepte pas toujours sa vocation virile ; elle a de bonnes raisons pour accepter moins docilement encore celle qui lui est assignée. » Simone de Beauvoir n’a pas de mots quasiment pour l’amour courtois, la galanterie, la chevalerie, les poèmes et odes insensés décernés aux femmes par les hommes, ce qui serait une glorification de la femme, donc socialement construit. Non, il vaut mieux ne voir la chose que par l’angle de la domination et de la souffrance. Hélas, à notre époque où les femmes ont quasiment acquis une égalité, elles sont encore plus malmenées, violées, dégradées, permissives, rendues possibles à un esclavage autorisé. Il faudrait peut-être se poser la question de la différence qui survient entre une revendication égalitaire, et sa concrétisation effective.

Vu une telle condition, la femme peut aller vers l’homosexualité, vers le masochisme, et même vers des conduites sadiques. Concernant la lesbienne, elle écrit : « Souvent la lesbienne essaiera de compenser son infériorité virile par une arrogance, un exhibitionnisme qui manifestent en fait un déséquilibre intérieur. » Étant donné qu’elles se conduisent « comme des hommes dans un monde sans homme » et que le contraste entre « le climat de gynécée dans lequel s’écoule leur vie privée et l’indépendance masculine de leur existence publique. », cette homosexuelle aura souvent une attitude méprisante envers les femmes, ayant en face d’elles, un complexe d’infériorité en tant que femme et en tant qu’homme. C’est-à-dire « à leur rancune féminine s’ajoute un complexe d’infériorité viril ; ce sont des rivaux mieux armés pour séduire, pour posséder et garder leur proie ; elles détestent leur pouvoir sur les femmes, elles détestent la « souillure » qu’ils font subir à la femme. » Elles ne peuvent rivaliser avec des hommes qu’elles ne sont pas. Cela les oblige à faire du théâtre, s’enorgueillissant de se passer des hommes socialement et sexuellement. Sorte d’hommes de synthèse. Un passage est particulièrement méchant : « et la femme sous prétexte de se soustraire à l’oppression du mâle se fait l’esclave de son personnage ; elle n’a pas voulu s’enfermer dans la situation, de femme, elle s’emprisonne dans celle de lesbienne. Rien ne donne une pire impression d’étroitesse d’esprit et de mutilation que ces clans de femmes affranchies. » Elles sont sujettes à des psychoses, étant donné qu’elles sont inachevées en tant que femme, et impuissantes en tant qu’homme. On comprend que Marie-Josèphe Bonnet n’ait guère aimé ce passage. Par ailleurs, Simone de Beauvoir n’hésite pas à stigmatiser les femmes dans ce chapitre sans que l’on parvienne à distinguer si elle s’adresse aux lesbiennes ou aux femmes plus généralement : « Les femmes entre elles sont impitoyables ; elles se déjouent, se provoquent, se poursuivent, s’acharnent et s’entraînent mutuellement au fond de l’abjection. »

La femme mariée n’a pas meilleure presse. Les douleurs de la grossesse sont une « lourde rançon infligée à la femme en échange d’un bref et incertain plaisir », faisant l’objet de plaisanteries. Bref et incertain plaisir. Que faire alors et où aller ? Elle en veut autant à l’homme qui a pris son petit plaisir égoïste qu’à « celui qui n’a pas tenté de les déflorer au cours de la première nuit ou qui en a été incapable. » Elle nous disait plus haut que c’était toujours un viol ! On se demande ce que l’homme devrait faire pour trouver sa place. Les femmes se complaisent alors dans la rancune, frigides et frustrées.

Le pire est la femme qui s’occupe de l’habitat. Comme si cela n’était rien, ennui et dépendance. « Ainsi, le travail que la femme exécute à l’intérieur du foyer ne lui confère pas une autonomie ; il n’est pas directement utile à la collectivité, il ne débouche pas sur l’avenir, il ne produit rien. Il ne prend son sens et sa dignité que s’il est intégré à des existences qui se dépassent vers la société dans la production ou l’action : c’est dire que, loin d’affranchir la matrone, il la met dans la dépendance du mari et des enfants ; c’est à travers eux qu’elle se justifie : elle n’est dans leurs vies qu’une médiation inessentielle. » Simone de Beauvoir ne parle pas du fait que, compte tenu de son anatomie, la femme ait dû, pour une bonne part, rester au foyer. Cette domination fut amorale, avant tout pour permettre une survie plus efficace et transmettre son patrimoine génétique tout en préservant le clan. Et à l’époque où la survie était primordiale, on n’allait pas discuter autour d’une table pour établir la parité ou l’égalité.

Le sort de la femme générique est la solitude dans son foyer. Son mari est presque un étranger, elle est épouse et vouée à être mère : l’ennui est le tunnel. Tout lui est imposé. Elle n’a pas de métier, pas de relations et même son « nom n’est plus à elle. » Autre erreur. Car si l’homme donnait son nom à la femme, c’était surtout parce que le père est toujours incertain et la mère toujours certaine, et de ce fait, il s’assurait par le nom une légitimité symbolique dans sa descendance. « Que le mari réussisse à faire de sa femme un écho de lui-même ou que chacun se retranche dans son univers, au bout de quelques mois ou de quelques années, ils n’ont plus rien à se communiquer. » Elle est tellement brimée : « C’est pourquoi tant de femmes ne se laissent aller à « être elles-mêmes » qu’en l’absence de leur mari. »

En tant que parisienne et bourgeoise, Simone de Beauvoir considère que la femme « est enfermée dans la monotonie d’une vie provinciale [pourquoi provinciale ?] auprès d’un mari qui est un butor, n’ayant ni l’occasion d’agir ni celle d’aimer, elle est rongée par le sentiment du vide et de l’inutilité de sa vie ; elle essaie de trouver une compensation dans des rêveries romanesques, dans les fleurs dont elle s’entoure, dans ses toilettes, son personnage : son mari dérange même ces jeux. Elle finit par tenter de le tuer. Les conduites symboliques dans lesquelles s’évade la femme peuvent entraîner des perversions, ses obsessions aboutir à des crimes. Il y a des crimes conjugaux qui sont dictés moins par l’intérêt que par une pure haine. » Pour Simone de Beauvoir, la femme est liée à un homme avec un enfant dans les bras, sa vie est finie alors que l’homme, lui, a le vrai travail. Mais lequel ? À l’usine ?

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Être mère est un fardeau, et le mot est faible. Si elle reconnaît (enfin !) que certaines femmes sont hantées « par la mémoire de cet enfant qui n’a pas été. », l’avortement n’est pas un assassinat. Mais le plus étrange est la gestation : pour elle, une création étrange qui « se réalise dans la contingence et la facticité. » Que des femmes soient heureuses d’avoir des enfants, d’être grosses, c’est sans doute encore une aliénation au point qu’elles veulent répéter l’expérience : « dès que le bébé est sevré, elles se sentent frustrées. Ces femmes, qui sont des « pondeuses » plutôt que des mères, cherchent avidement la possibilité d’aliéner leur liberté au profit de leur chair : leur existence leur apparaît tranquillement justifiée par la passive fertilité de leur corps. » C’est dire le mépris de Simone de Beauvoir pour la maternité pour tant l’animaliser. Elle devrait écouter ce que dit Marguerite Yourcenar sur ce sujet. Et la suite est estomaquant : « Mais ce n’est qu’une illusion. Car elle ne fait pas vraiment l’enfant : il se fait en elle ; sa chair engendre seulement de la chair : elle est incapable de fonder une existence qui aura à se fonder elle-même ; les créations qui émanent de la liberté posent l’objet comme valeur et le revêtent d’une nécessité : dans le sein maternel, l’enfant est injustifié, il n’est encore qu’une prolifération gratuite, un fait brut dont la contingence est symétrique de celle de la mort. »

Autrement dit, l’enfant l’aliène, car la femme ne fait pas l’enfant : « sa chair engendre seulement de la chair » comme si elle n’y participait pas vraiment. Le registre qu’elle emploie est très orienté : « passive fertilité », « enfant injustifié », « prolifération gratuite ». On remarque que Simone de Beauvoir a oublié que la femme avait un corps, et que la Nature agissait en elle. Ce qui donne l’impression que la femme devrait tout régenter cérébralement, et que la moindre manifestation de la chair est comme maudite, involontaire, subie. Aliénant. Sans doute est-ce encore l’homme qui a donné à la femme la capacité d’enfanter.

Ayant annihilé une partie de la femme en tant qu’être biologique, il n’existe pas d’instinct maternel. « Le mot ne s’applique en aucun cas à l’espèce humaine. L’attitude de la mère est définie par l’ensemble de sa situation et par la manière dont elle l’assume. Elle est, comme on vient de le voir, extrêmement variable. » De même concernant l’amour maternel qui n’a rien de naturel. S’appuyant sur la psychanalyse, qui n’est en rien une science, « c’est le danger que constituent pour l’enfant les parents « normaux » eux-mêmes. » Là aussi, elle oublie volontairement que la femme enfante, et que de ce fait, il paraît normal qu’elle ait une affection particulière (l’ocytocine) à s’occuper de l’enfant à qui elle a donné vie. Elle l’a porté pendant neuf mois. Si elle peut déléguer cette tâche à d’autres (histoire de ne pas trop faire essentialiste), il faut pouvoir se le permettre financièrement. Ce n’est pas la femme payée au SMIC qui peut effectuer aisément une pareille prise en charge, à moins d’y perdre en pouvoir d’achat. Qui peut se payer ce luxe, sinon d’autres femmes, genre Simone de Beauvoir, plus fortunées ? Quand les femmes aisées « exploitent » les femmes populaires ! Ces dernières garderont les enfants des privilégiées. De la lutte des classes entre femmes !

Dès lors, l’enfant est un fardeau, ruinant les espoirs de la femme qui devient jalouse de sa fille qui lui vole le monde. De plus, vis-à-vis des rapports de la fille avec son père, elle rentre en guerre avec elle comme sa mère l’avait fait avec elle. La maternité ne comble en rien une femme sous le prétexte fallacieux et généralisant qu’il y a quantité de mères malheureuses et aigries. Certainement pas l’inverse pour Simone de Beauvoir. Les parents abordent l’enfant à travers complexes et frustrations, une « chaîne de misère ». On voit le credo de Simone de Beauvoir : « C’est un criminel paradoxe que de refuser à la femme toute activité publique, de lui fermer les carrières masculines, de proclamer en tous domaines son incapacité, et de lui confier l’entreprise la plus délicate, la plus grave aussi qui soit : la formation d’un être humain. » Il n’est guère que ce soit une intellectuelle bourgeoise qui proclame une telle « indépendance » : tout d’abord, renier sa partie biologique et accéder aux « métiers valorisants ». Simone de Beauvoir oublie de surcroît que ce sont les hommes qui végètent dans les métiers les plus difficiles (94% des accidents mortels de travail), alors que les femmes réclament la parité dans les postes de pouvoir (journalistes, édition, métiers de la communication). Elles ne réclament pas la parité dans la plomberie !

Pour elle, la femme surmonte son sexe en le niant en partie. Notamment en plongeant dans la pensée abstraite. « Il serait évidemment souhaitable pour le bien de l’enfant que sa mère fût une personne complète et non mutilée, une femme qui trouve dans son travail, dans son rapport à la collectivité, un accomplissement de soi qu’elle ne chercherait pas à atteindre tyranniquement à travers lui. » On se demande en quoi la femme ne s’accomplit pas dans une telle activité qui a permis à l’espèce de survivre ? C’est le dilemme dans la façon dont Simone de Beauvoir conçoit la femme abstraite ou idéale : elle devrait être tout d’abord une femme indépendante, accomplie (comme si elle ne devait pas enfanter en quelque sorte) alors que, précisément, la nature lui a donnée cette volonté d’enfanter qui l’oblige quelque peu à un autre rôle que celui de l’homme. De plus, les enfants la déforment physiquement : « Il est fort malaisé de demeurer désirable quand on a les mains gercées et le corps déformé par les maternités ; c’est pourquoi une femme amoureuse a souvent de la rancune à l’égard des enfants qui ruinent sa séduction et la privent des caresses de son mari ; si elle est au contraire profondément mère, elle est jalouse de l’homme qui revendique aussi les enfants comme siens. » Simone de Beauvoir ne peut mieux signifier sa haine d’être mère qu’elle répercute chez les autres femmes. Sauf qu’ici, elle en veut plus à la Nature qu’à l’homme.

La vie en société se construit sur le même gabarit. La femme est aliénée. Elle n’est là que pour la parure comme « proie aux mâles » et tournées vers les valeurs de ceux-ci, souhaitant les accaparer. Elle peut s’évader de la femme mariée, étant donné que celle-ci « n’est généralement pas comblée par les plaisirs » (on se demande comment elle peut lancer de telles affirmations). Elle a une vie mondaine qu’elle exhibe et qui l’aliène aussi. Elle a une complicité avec d’autres femmes (« les femmes se sentent plus spontanément solidaires que les hommes »), mais sans se dépasser, car elles sont tournées vers le monde masculin.

Simone de Beauvoir y reviendra dans la narcissiste. Celle-ci est incapable d’amour, ne s’oubliant jamais, se vautrant dans la vie mondaine, les toilettes (« ce goût féminin de la parade »), ayant sans cesse besoin de regards complaisants, en gros, un public permanent. Elles se servent alors des hommes pour affirmer leur supériorité, accaparant des valeurs toutes faites, se tournant vers ceux qui ont puissance et gloire et s’identifiant à eux. Parfois, Simone de Beauvoir semble oublier qu’elle parle de la condition féminine pour s’attaquer à la femme même : « Il est remarquable que sur dix malades atteints de « l’illusion d’être aimés », il y en a neuf qui sont des femmes. On voit très clairement que ce qu’elles recherchent dans leur amant imaginaire, c’est une apothéose de leur narcissisme. » Mais ça doit être encore de la faute des hommes.

En ce qui concerne les prostituées et les hétaïres, celles-ci veulent s’accaparer les valeurs faciles : argent et gloire, une réussite subjective et narcissique. Simone de Beauvoir ne porte pas ces femmes dans son cœur, sans doute parce qu’elles sont avant toute chair : « Elle justifie, elle aussi, cet individualisme par un nihilisme plus ou moins systématique, mais vécu avec d’autant plus de conviction qu’elle est hostile aux hommes et voit dans les autres femmes des ennemies. »

La vieillesse n’est pas non plus à l’avantage de la femme (en oubliant de dire que l’homme meurt plus jeune qu’elle) : « Bien avant la définitive mutilation, la femme est hantée par l’horreur du vieillissement. » écrit-elle. C’est ce qu’on appelle l’horloge biologique, si haïe en définitive. Chapitre qui n’a rien à voir avec une quelconque domination masculine, mais qui permet d’en rajouter dans le portrait victimisant. Étant donné que les femmes ont des tendances homosexuelles « larvées », elles les reportent sur leurs filles et dans l‘amitié. « Comme l’adolescente, elle est hantée par des idées de viol. », phrase étonnante qui ferait hurler les féministes. Et la ménopause donne à la femme l’illusion d’une nouvelle vie. « Elle est convertie à l’amour, à la vie à Dieu, à l’art, à l’humanité : dans ces entités, elle se perd et se magnifie. Elle est morte et ressuscitée, elle considère la terre d’un regard qui a percé les secrets de l’au-delà et elle croit s’envoler vers des cimes intouchées. »

Dans le caractère de la femme, en général, pour ne pas changer, les femmes « sont intégrées à la collectivité gouvernée par les mâles et où elles occupent une place subordonnée. » L’univers est masculin, elle est façonnée par lui et est dominée. Elle n’en est pas responsable, elle est comme inférieure, un non-sujet « enfermée dans sa chair, dans sa demeure, elle se saisit comme passive en face de ces dieux à face humaine qui définissent fins et valeurs. » Les femmes sont capables de courage, une calme ténacité et font face aux crises, à la misère plus efficacement que leurs maris. Si elles ont des défauts (médiocrité, petitesse, timidité, mesquinerie, paresse, frivolité, servilité), ce n’est jamais de leurs fautes, mais parce qu’on les a barrées comme être, et si elles se vautrent dans la sensualité ou l’immanence, c’est parce qu’on les y a enfermées. Autrement dit, à cause du monde masculin, et non à cause de la condition biologique des femmes qui distribue les rôles différemment. Il n’est pas dit que la femme ne puisse pas s’en échapper relativement, mais l’idée curieuse ici est de faire reporter l’intégralité de la faute au monde masculin qui, pour le coup, est totalement essentialisé.

Simone de Beauvoir accuse les hommes de criminaliser l’avortement alors que ce sont eux qui les mettent dans cette condition en plus de leur imposer cette solution. La femme rêve, n’assume pas son existence de recluse et vit d’imaginaire. « De là vient qu’étant si « physique » elle soit aussi si artificielle, qu’étant si terrestre elle se fasse si éthérée. Sa vie se passe à récurer des casseroles et c’est un merveilleux roman ; vassale de l’homme, elle se croit son idole ; humiliée dans sa chair, elle exalte l’Amour. Parce qu’elle est condamnée à ne connaître que la facticité contingente de la vie, elle se fait prêtresse de l’Idéal. » Comme si la femme passait son temps à récurer les casseroles !

IV/ Avènement de la working woman

Quelle peut-être alors la femme indépendante ? « Quand le mâle jouit de la femme, quand il la fait jouir, il se pose comme l’unique sujet : impérieux conquérant, généreux donateur ou les deux ensemble. » affirme-t-elle avec la même rectitude. Ajoutant : « Que la femme se propose trop hardiment, l’homme se dérobe : il tient à conquérir. La femme ne peut donc prendre qu’en se faisant proie : il faut qu’elle devienne une chose passive, une promesse de soumission. Si elle réussit, elle pensera que cette conjuration magique, elle l’a effectuée volontairement, elle se retrouvera sujet. Mais elle court le risque d’être figée en un objet inutile par le dédain du mâle. » On ne veut pas que la femme puisse assumer ses désirs, car elle est la proie des hommes : « Il est entendu que le mâle a intégré à son individualité les forces spécifiques : tandis que la femme est l’esclave de l’espèce. » On retrouve la transposition de la marxisation du principe d’oppression au monde des sexes, comme si la femme était l’esclave, et l’homme le dirigeant capitaliste. Principe faux à l’évidence, car beaucoup d’hommes sont tout autant exploités (et aussi par des femmes), sauf que rien ne les prédispose biologiquement à subir un pareil joug.

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Pour qu’elle devienne indépendante, le travail ne peut suffire. « Il faudrait qu’elle eût été élevée exactement comme un garçon pour pouvoir surmonter aisément le narcissisme de l’adolescence : mais elle perpétue dans sa vie d’adulte ce culte du moi auquel toute sa jeunesse l’a inclinée ; de ses réussites professionnelles, elle fait des mérites dont elle enrichit son image ; elle a besoin qu’un regard venu d’en haut révèle et consacre sa valeur. » En clair, comme le monde est « dominé » par les hommes, les femmes ne sont pas vraiment responsables de leur condition.

La phrase « Il faudrait qu’elle eût été élevée exactement comme un garçon » est fort problématique. Simone de Beauvoir semble regretter que la femme ne soit pas un homme peut-on lire en filigrane. Elle nie la spécificité physique de la femme pour lui assigner idéalement une égalité de papier. D’où sa haine de la maternité et son ressentiment envers la condition masculine d’être ce qu’elle est. En somme, il faudrait que la femme imite l’homme en faisant totalement abstraction du fait que la femme ne peut pas être élevée comme lui vu leurs différences physiques. Là seulement, les femmes seraient des femmes pour Simone de Beauvoir. Erreur. Elles ne seront que des hommes de synthèse, des clones, imitant, fascinées, le modèle de départ.

En fait, Simone de Beauvoir déteste la féminité (et donc la maternité) pour que la femme imite et concurrence l’homme, le prenant comme modèle. En coupant les femmes de la maternité, les conséquences se font vite sentir : baisse de la natalité, augmentation du chômage et belle façon de briser la condition ouvrière. On note aussi que non seulement elle hait la féminité, mais elle loue la virilité, mais pas pour les hommes. Et elle n’hésite pas à faire preuve d’une rare misogynie : « Une femme n’aurait jamais peint les tournesols de Van Gogh ; une femme n’aurait « jamais pu devenir Kafka… Il y a des femmes qui sont folles et il y a des femmes qui ont du talent, aucune n’a cette folie dans le talent qu’on appelle le génie. »

Simone de Beauvoir a fait l’impasse totale sur la condition masculine en regard. Elle ne voit celle-ci que comme une domination sans rien en dire. Sans la comprendre. Je ne suis pas sûr que les hommes se reconnaissent dans ce portrait à charge, et quand bien même, ce n’est pas valorisant et surtout pas un modèle à imiter.  Simone de Beauvoir veut que la femme ait sa part du gâteau, mais sur le même mode que l’homme (sans dire concrètement de quel homme elle parle) dans cette société libérale, c’est-à-dire sans en changer les structures comme l’avait fort bien compris l’authentique marxiste Rosa Luxemburg. C’est d’autant plus vrai que les femmes qui ont acquis ce statut ne prennent pas des hommes d’un statut inférieur ou pour leur bonté d’âme. Et selon plusieurs études, la rivalité entre femmes à ce stade est féroce. Si Simone de Beauvoir s’en prend aux hommes, elles auraient dû aussi montrer que le harcèlement des hommes envers les femmes ne s’exerce pas que d’un seul côté.

Dans cette longue analyse, on se rend compte que Simone de Beauvoir, en tentant de séparer la femme de sa naturalité biologique, fait l’apologie de la working woman tout en s’appuyant la condition féminine victimisée pour permettre à une petite élite de parvenir au pouvoir et de gérer le libéralisme par l’imaginaire féminin. Car il ne faut pas se méprendre, cette critique ne tient pas à confiner la femme dans son rôle subalterne, mais à démontrer que Simone de Beauvoir veut une « libération de la femme » pour que celle-ci copie l’homme, devenant une rivale enfin débarrassée de la maternité dans la stratégie de pouvoir, ce qui visiblement ne sera le fait que de quelques-unes qui demanderont aux femmes subalternes de suivre pour les formater sur le même logiciel économique et symbolique. Ce qui a lieu de nos jours. C’est sans doute la raison pourquoi son essai Le deuxième sexe est tant célébré sans avoir été vraiment lu à mon avis.

L’anarchiste russe Emma Goldman avait bien souligné ce fait que les femmes ne feraient pas mieux que les hommes en matière de pouvoir, ce pourquoi c’était un tel système qui était meurtrier et non seulement les hommes comme entité. Ce que ne comprend pas Simone de Beauvoir ou feint d’ignorer pour n’attaquer que les hommes en oubliant les dirigeants. Elle incarne, en tant que femme bourgeoise et non prolétaire au demeurant, ce féminisme bourgeois ou libéral, qui va « consumériser » la femme. Ruse remarquable. La société de consommation n’a plus besoin du patriarcat pour régner et s’étendre, au contraire, il a besoin d’une femme « libérée », consommatrice, permissive, qui va pouvoir vendre son image érotique par le vecteur des médias. Il suffit de voir ce qu’elle est devenue. Merci Simone !

Yann Leloup

V/ En outre (Sur Sartre et De Beauvoir)

Michel Onfray dans son livre sur Albert Camus, La vie philosophique d’Albert Camus concernant Sartre et De Beauvoir, ce qui en dit long sur leur probité :

Sartre est fait prisonnier en Lorraine le 21 juin 1940. Transféré au Stalag XII D à Trèves, il ne se plaint pas des conditions d’incarcération, lit Heidegger, donne des conférences de philosophie, entreprend d’écrire L’Être et le Néant, rédige une pièce de théâtre jouée dans le camp. Joseph Gilbert précise que Sartre demande à des figurants d’endosser le rôle de juifs pouilleux afin de correspondre aux clichés judéophobes de l’époque – ce qui fit rire, dit-il, les militaires allemands présents dans la salle et éructer tel ou tel dans le public. Joseph Gilbert cite trois témoins : « Sartre avait rajouté dans sa mise en scène un tableau muet montrant, au début de la pièce en guise de présentation, des juifs tout loqueteux parqués derrière des barbelés, représentant les habitants de Béthaur » (90). Quelques pages plus loin (101), il émet l’hypothèse que la libération de Sartre et son retour à la vie civile procédaient des bons et loyaux services de son animation culturelle dans le camp. Première version

« Deuxième version : en 1980, l’abbé Marius Perrin précise, dans Avec Sartre au Stalag XII D, qu’on lui doit la libération du philosophe grâce à un jeu d’écritures qui lui permit de mentionner sur le livret militaire du philosophe : « Strabisme entraînant des troubles dans la direction ». Profitant d’une directive de l’Abwehr qui invitait à libérer les « incurables », Sartre s’est présenté à la visite médicale devant un parterre de quatre hommes, dont un membre de la Gestapo, et fut libéré. Le strabisme paraissant tout de même une modalité douce de la maladie incurable, Joseph Gilbert y voit une confirmation de sa thèse : « Tous les camarades de Sartre furent convaincus qu’il recevait la récompense de Bariona » (101). »

« Troisième version : Lucien Rebatet le fit savoir, mais, après guerre, c’était parole de fasciste contre parole de Beauvoir, Sartre aurait bénéficié, comme d’autres, de l’intervention de « Drieu la Rochelle, par solidarité entre écrivains. À l’appui de cette thèse, Gilles et Jean-Robert Ragache (76) citent l’extrait d’un carnet de Drieu sur lequel l’auteur de Rêveuse bourgeoisie avait noté des noms d’écrivains, dont celui de Sartre : « Demander la libération des auteurs – contrepartie de mon action à la N.R.F. ». Le mot employé est bien : libération. »

« Quelles que soient les versions (remerciements pour Bariona, acte d’écriture d’un ami complice ou intervention d’un écrivain notoirement collaborateur), Sartre fut administrativement libéré et put reprendre en toute liberté le chemin de Saint-Germain-des-Prés. Dès lors, on sursaute en lisant la narration de cet événement par Simone de Beauvoir qui, parlant de Sartre qu’elle vient de retrouver, écrit dans La Force de l’âge (492) : « Il me raconta d’abord son évasion » – on aura bien lu : évasion. »

« Il n’y a rien à se reprocher d’avoir été officiellement libéré et, quels qu’aient été les véritables motifs, peu glorieux au demeurant, ce qui importe ici est moins le manque d’héroïsme que le mensonge sciemment utilisé pour créer une légende. Car Beauvoir donne les détails de cette « évasion ». Soutenu par les détails développés par ses soins, le mot ne saurait donc être un lapsus : bénéficiant de complicités dans le camp, des prisonniers auraient fourni à Sartre des cartes, des vêtements et des plans d’évasion. Devant le bureau de nazis, le philosophe aurait d’abord dit souffrir de « palpitations cardiaques » avant de se faire mettre à la porte avec un coup de pied au derrière (méthode assurément nazie !). Sartre revient en changeant de motif (!) : « [Il] tira sur sa paupière, dénudant de façon pathétique son œil presque mort : « Troubles de l’équilibre » (492) – ce qui aurait suffi. Beauvoir ajoute que si le stratagème n’avait pas fonctionné, « il serait de toute façon parti huit jours plus tard, à pied comme il l’avait projeté ». »

« Sartre ne semble pas souffrir de l’Occupation. On est sidéré de lire dans Paris sous l’Occupation, un texte paru dans France libre, à Londres en 1945. Sartre ressent une certaine compassion pour les Allemands qui occupent Paris, il ne parvient pas à les haïr, la preuve, « ils offraient, dans le métro, leur place aux vieilles femmes, ils s’attendrissaient volontiers sur les enfants et leur caressaient la joue ; on leur avait dit de se montrer corrects et ils se montraient corrects, avec timidité et application, par discipline ; ils manifestaient même parfois une bonne volonté naïve qui demeurait sans emploi » (18) – l’Occupation, pas si terrible que ce que l’on dit ? »

« Le même Sartre s’attardant sur l’analyse de son sentiment compassionnel en présence d’un accident de la circulation qui met en dangereuse posture un « colonel allemand » (21) ne cache pas qu’il doit lutter fermement et « souvent » pour ne pas « haïr » les Alliés avec leurs bombardements. Le philosophe trouve également qu’en entretenant leurs locomotives pour qu’elles soient en état de marche, d’une certaine manière, les cheminots collaboraient : « le zèle qu’ils mettaient à défendre notre matériel servait la cause allemande » (37). Ces considérations ne choquent pas Sartre qui, en 1949, n’écarte pas ce texte et les publie à nouveau dans le volume intitulé Situations III. »

« On trouve dans ce livre un autre texte intitulé Qu’est-ce qu’un collaborateur ? initialement publié dans La République française en août 1945. Une phrase mérite l’attention : « La plupart de ceux qui ont écrit dans la presse ou participé au gouvernement étaient des ambitieux sans scrupules, cela est certain » (50). Faut-il souligner que Sartre associe dans une même réprobation l’auteur d’articles dans les journaux et le ministre du gouvernement de Pétain, bien qu’il ait lui-même publié dans une presse collaborationniste ? »

« Jean-Paul Sartre écrit en effet dans le premier numéro de la revue Comœdia le 21 juin 1941. Qu’est-ce que cette revue ? Un hebdomadaire des arts, des spectacles et des lettres qui, écrit Nathalie Léger dans son Dictionnaire des lettres françaises : le XXe siècle, « devient l’un des magazines culturels les plus actifs et les plus prisés de l’Occupation ». Elle précise quelques lignes plus loin : « Sous couvert d’apolitisme et tout en conservant une certaine liberté de ton, l’hebdomadaire jouait un rôle collaborationniste subtil ». C’est donc dans ce support que Sartre accepte d’écrire. »

« La légende sur ce sujet, ici comme ailleurs, est construite par Simone de Beauvoir. Elle prétend en effet, dans La Force de l’âge, que Sartre écrivit une seule fois dans cette revue avant qu’il comprenne son erreur : « Elle fut aussi la dernière car, une fois le numéro sorti, Sartre réalisa que Comœdia était moins indépendant que ne l’avait dit, et sans doute espéré, Delange » (498) – le directeur du journal. Beauvoir l’affirme donc noir sur blanc : Sartre n’a publié qu’un seul article. »

« Selon Beauvoir, Sartre n’a publié qu’un seul article, dont acte. Mais il y en eut trois, dont le dernier à une poignée de semaines du Débarquement est consacré à Jean Giraudoux, l’ami de von Ribbentrop, ministre des Affaires étrangères du IIIe Reich, un auteur qui écrivait dans Pleins Pouvoirs (1939) contre le métissage et le cosmopolitisme, notamment celui des Ashkénazes : « Nous les trouvons grouillants sur chacun de nos arts ou de nos industries nouvelles ou anciennes, dans une génération spontanée qui rappelle celle des puces sur un chien à peine né. » Et plus loin : « Le pays ne sera sauvé que provisoirement par ses seules frontières ; il ne peut l’être définitivement que par la race française, et nous sommes pleinement d’accord avec Hitler pour proclamer qu’une politique n’atteint sa forme supérieure que si elle est raciale. » Voilà l’homme salué par Sartre en février 1944 dans une revue dans laquelle, si l’on en croit Beauvoir, il n’écrit plus depuis juin 1941 ! La Force de l’âge écrit tout de même : « La première règle sur laquelle s’accordèrent les intellectuels résistants, c’est qu’ils ne devaient pas écrire dans les journaux de la zone occupée » (498). Un syllogisme à la Brochier conclurait que, puisque Sartre a écrit dans des journaux de la zone occupée, Sartre n’était pas un intellectuel résistant. »

« Précisons également que Sartre ne s’est pas contenté de collaborer à Comœdia de juin 41 à février 44 avec des articles ou par un entretien, mais aussi en siégeant dans un jury de sélection de scénarios organisé par l’hebdomadaire aux côtés de Giraudoux et de quelques autres, dont Rebatet (qui publie Les Décombres en 1942, premier texte des Mémoires d’un fasciste), Montherlant (qui se réjouit de la victoire allemande dans Solstice de juin en 1941), Colette (qui publie dans La Gerbe ou Combats, le journal de la Milice), Edwige Feuillère (qui apprit ce qu’était le marché noir après la guerre). »

« Sartre a donné un entretien à Comœdia lors de la représentation des Mouches – une pièce à laquelle la censure allemande n’avait rien trouvé à redire. Sartre fit savoir à la Libération que son œuvre était cryptée et que le public, lui, saisissait ce que les occupants spécialistes nazis de la censure en matière de culture, eux, les ballots, ne comprenaient pas. Les soirées d’après représentation permettaient à Sartre et Beauvoir de deviser avec les responsables allemands de la censure théâtrale (Theatregruppe), un verre à la main. Rapprochons ces faits du texte intitulé Paris sous l’Occupation (1945) dans lequel Sartre écrit à propos des Allemands : « Nous nous remémorions la consigne que nous nous étions donnée une fois pour toutes : ne jamais leur adresser la parole » (20). »

« À la Libération, lors de l’enquête diligentée contre Comœdia, le juge Zoussman, chargé d’instruire le dossier, reçut de Sartre une lettre classée aux Archives nationales sous la cote Z6, n. 1, 15070 dans laquelle il affirme avoir été sollicité par le directeur de la revue, certes, mais n’avoir jamais participé. Voici ses mots : « Je décidai, après consultation de mes amis [sic], de m’abstenir de toute collaboration [sic !]. Je le fis non par défiance de Comœdia [sic], mais pour que le principe d’abstention ne souffrît aucune exception. » Beauvoir ment sur la prétendue évasion, elle ment sur la participation de Sartre à cette revue collaborationniste (un seul article, puis plus rien), Sartre ment lui aussi sur ce sujet (jamais aucun article), et la presse se contente de reprendre ce mensonge qui devient une vérité. La Force de l’âge écrit la légende (Beauvoir, 498), le biographe la duplique (Cohen-Solal, 244, Todd, 308), le bibliographe confirme (Contat, 83), les autres la répètent (Sallenave, 258) et le mensonge réitéré devient une vérité inscrite dans le marbre du Dictionnaire Sartre (Adrian Van den Hoven, 323). »

« La légende d’un Sartre créant un réseau de Résistance intitulé « Socialisme et Liberté » (498) est sculptée dans le marbre hagiographique de La Force de l’âge. Après son « évasion », Sartre surgit en héros désireux d’action : « S’il était revenu à Paris, ce n’était pas pour jouir des douceurs de la liberté, mais pour agir. — Comment ? lui demandai-je abasourdie : on était tellement isolés, tellement impuissants ! — Justement, me dit-il, il fallait briser cet isolement, s’unir, organiser la résistance » (494). Suivent des aventures dignes d’un roman bien fait : l’urgence est d’abord de ne rien faire, puis de s’accorder un répit, enfin de se promener dans Paris – dans l’ordre donné par l’auteur »

« Ensuite, Beauvoir signale que, s’il avait voulu se mettre en règle avec l’administration, Sartre aurait dû se faire démobiliser en zone libre : « Mais l’Université n’y regarda pas de si près ; on lui rendit son poste au lycée Pasteur » (495) – il aura suffi que Sartre présente les papiers de sa libération officielle, puis signe un formulaire attestant qu’il n’était ni juif ni franc-maçon. À ce propos, Sartre reproche à Beauvoir d’avoir signé (Beauvoir, 549), avant de parapher lui-même (Joseph, 187), puis de faire savoir qu’il n’avait jamais commis une pareille ignominie (Gerassi). Ayant montré sa docilité envers l’administration de Vichy, Sartre reprend ses cours, revoit sa bande, parle, parle, parle. Et s’imagine en résistant. »

« Dans le feu de l’action, Sartre propose d’organiser un attentat contre Déat ! Mais Beauvoir sent bien que l’action combattante n’est pas trop leur affaire : « Notre principale activité, outre le recrutement [sic], consisterait pour l’instant à recueillir des renseignements et à les diffuser par un bulletin et des tracts » (495). Réunions à La Closerie des Lilas. Bost promène avec lui une machine à ronéotyper – indéplaçable pour ceux qui connaissent le poids de pareil engin. Sartre écrit donc dans ces bulletins dont parle Simone de Beauvoir – mais jamais personne n’en a trouvé trace, ni même de brouillons. Sartre prétend avoir rédigé un projet de constitution destiné à la France d’après la Libération et distribué ce document autour de lui. Nulle trace de ce gros œuvre, aucune copie retrouvée, pas une seule preuve – alors que Bariona, une pièce écrite au Stalag, a été sauvée. Ce temps des prétendues écritures résistantes est aussi et surtout l’époque où Sartre écrit pour Comœdia et Beauvoir travaille pour Radio-Vichy – une activité qu’elle légitime dans La Force de l’âge (528) et dont on ne retrouve aucune trace dans Les Écrits de Simone de Beauvoir qui signalent juste L’Invitée en guise d’écriture entre 1937 et 1944. Sartre lui a trouvé ce poste dans cette radio auprès du directeur de Comœdia (« hebdomadaire collaborationniste », écrit Cohen-Solal, 244). Il écrit à Simone de Beauvoir le 8 juillet 1943 : « J’ai accepté pour vous d’enthousiasme ». »

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