Adèle Haenel et la meute émotive

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II/ La contre-enquête de Marianne.

« Cache ta vie. » Épicure.

Et une autre affaire, une ! Le 4 novembre 2019 a été mis en ligne sur le site de Mediapart un étrange long métrage d’auteur franco-français d’une heure environ, fortement bavard avec force émotion d’un rouge vif et des mouchoirs tout brodés de rose et trempés de pleurs, où la comédienne Adèle Haenel accuse le réalisateur Christophe Ruggia à propos d’un film qu’elle a tourné avec lui en 2002 intitulé Les Diables. Elle raconte avoir été « harcelée sexuellement » entre 2001 et 2004 par le réalisateur. Déjà, elle ne le fait pas elle-même de son propre fait, mais par l’intermédiaire d’un journal. C’est une bonne « comédienne ». C’est son meilleur rôle. Qui pourrait douter de quoi que ce soit ? C’est-à-dire que cette vidéo confessionnelle ne soit pas du théâtre qui a remplacé la réalité au point où le premier s’est glissé dans le costume de la seconde.

Il faut viser le phénomène global qui a lieu. Car la meute est lâchée. Hargneuse. Sentimentaliste. Le sentimentalisme est la poursuite du mal avec le cœur des éplorées qui saigne. Les lois anti-sexistes et autres sont le bois qui sert à allumer les bûchers qui crépitent à la veille de Noël sur tous les écrans du monde mais qui font des victimes bien réelles. La grande purification va avoir lieu. La flambée sera haute en couleurs et en Full HD 4K.

Je crois que ce phénomène n’est à considérer que dans un espace plus grand, c’est-à-dire celui de l’exhibition qui a lieu, dans tous les domaines. Soit d’une manière théâtrale et hystérique pour compenser une vie déserte, vide de la moindre singularité et du moindre secret (donc de jouissance et de plaisir (« Cache ta vie » disait Épicure) d’où l’invention de « monstres » ou à l’inverse comme dans la science en réduisant tout secret et toute poésie à  l’anatomie. Tout sera visible et exhibé, rendu massifié. Dans la vie des foules humaines, ce n’est pas le contenu des engagements qui importe, mais la rage grégaire à s’engager, charbon inépuisable.

Premier point. Il faut se rappeler, tout de même, qu’Edwy Plenel, entre autres, est coutumier des cabales comme ce fut le cas avec l’ancien maire Dominique Baudis, accusé à tort. À la page Wikipédia[1] le concernant, il est dit : « En 2003, alors qu’il est président du CSA, Dominique Baudis est mis en cause dans une affaire liée au tueur en série Patrice Alègre. Le 18 mai 2003, il révèle publiquement cette sordide affaire au journal de Claire Chazal sur TF1 : injustement accusé de proxénétisme, de viol, de meurtre et d’actes de barbarie, il apparaît sur le plateau très tendu, le visage perlé de sueur. (…) Les instigateurs de cette campagne de diffamation sont mis en examen et le 11 juillet 2005, la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Toulouse confirme le non-lieu général dans le volet « viols et proxénétisme en bande organisée » dans lequel Baudis et d’autres personnalités sont mis en cause. Le président du CSA est ainsi blanchi par la justice. Après être revenues sur leurs déclarations, les deux ex-prostituées, Fanny et Patricia, sont reconnues coupables de dénonciations calomnieuses et respectivement condamnées à deux et trois ans de prison avec sursis par le tribunal correctionnel de Toulouse le 26 mars 2009. » Plus loin encore, il est dit : « Dominique Baudis a également accusé La Dépêche du Midi et son directeur Jean-Michel Baylet ainsi qu’Edwy Plenel, alors au Monde d’avoir contribué à propager la rumeur. »

Second point. Ce long métrage est en fait un procès singulier, à charge où l’accusé est absent, c’est-à-dire la partie adverse et contradictoire à l’inverse de tout tribunal digne de ce nom. Ici, on viole la présomption d’innocence, contournant les droits de la défense. Il y a un déséquilibre estomaquant. Le nom du cinéaste est jeté en pâture à l’opinion sans que l’individu ait été entendu, le condamnant ainsi à la mort sociale. Même s’il a commis ce qui a été dit, on ne soigne pas, on l’exécute.

La justice évalue la force probante des preuves des parties. Pour accuser quelqu’un, il faut prouver. C’est le fondement d’une démocratie et si on remet en cause celui-ci, tout le monde a à y perdre. De même, une enquête journalistique n’est pas une enquête judiciaire. C’est juste un reportage et non la réalité. De même, des témoignages ne sont pas des preuves. Justement s’il y en a tant, pourquoi Adèle Haenel refuse-t-elle de porter plainte au lieu de se répandre publiquement ? Car l’irresponsabilité parentale est patente concernant une adolescente de 12 ans confrontée à ce qu’elle raconte. Elle était supposée vivre avec ses parents tous les jours.

Sans procédure judiciaire, c’est de la diffamation pure et simple. Il s’agit d’une opération de communication qui ne fait que refléter la sacralisation actuelle de la parole victimaire. On est prié de reconnaître cette parole comme vraie, d’y croire donc, sans le moindre recul, sans la moindre distance critique. Certes, cela peut être vrai, mais l’inverse aussi.  « Ce qui est affirmé sans preuve peut être réfuté sans preuve » dit le dicton. Une partie de l’opinion approuve ce tribunal médiatique, accréditant la « justice privée » et la vengeance. Ce n’est qu’une chasse aux sorcières faisant son retour sous d’autres habits. Qu’un journal serve une telle cause pour se donner un peu plus pignon sur rue est absolument abjecte. Il ne s’agit pas d’une enquête qui révèle un scandale d’État, des trafics organisés et privés mettant en cause la démocratie, elle bafoue cette dernière elle-même, et donc l’état de droit. Ceux qui s’indignent si facilement paraissent revendiquer une « justice » pour les victimes sans se rendre compte qu’en approuvant de si lâches méthodes de dénonciation publique, ils abolissent en réalité toute justice réelle. Le dépôt de plaintes s’effectue devant la Justice, non devant les caméras.

On ne peut pas établir un système social sur la base d’anecdotes criminelles. L’abandon des principes du droit (preuves, contradiction) ne mène qu’à une société bien pire, à la délation, au lynchage, au chaos social, à l’arbitraire et au totalitarisme. Penser pouvoir s’en passer au nom d’une noble cause est une terrible erreur, en fin de compte ce sont aussi les droits de chacun et chacune qui seront bafoués, ceux des victimes déjà existantes et celles qu’un tel système créera.

Troisième point. Ce genre de diffamation devient coutumier à l’heure des réseaux (ou résidus) sociaux. Adèle Haenel a mis dix-huit ans pour faire sa révélation, au moment où #MeToo et #Balancetonporc perdaient de leur souffle (la journaliste Sandra Muller ayant aussi perdu son procès suite à sa délation), s’enlisaient dans les dénonciations calomnieuses au point où des personnalités se suicidaient. Il fallait du sang neuf pour le vampire médiatique. Le cas de Woody Allen est exemplaire. Il a été innocenté après une enquête et a été défendu par son fils qui trouvait très trouble sa propre mère. Il faudrait plutôt accuser Mia Farrow d’avoir fait de la dénonciation calomnieuse, mais comme c’est une femme, on lui pardonnera. Deux poids deux mesures. Inéluctablement, ce genre de délation qui se croit auréolée de Vérité, d’Innocence et de Transparence s’usera et perdra de sa force en devenant banal pour se noyer dans l’indifférence, l’inverse de l’objectif visé. Auparavant, on se confessait au curé, voire à ses ami(e)s, puis sur le divan du psychanalyste. Maintenant, on se paye une tribune médiatique pour raconter sa vie intime devant la Grande et Souveraine Opinion Publique qui pleurera chaudement à coup sûr. Le théâtre a avalé la réalité tout court. Extase du déballage de caniveau et de la communication libidinale dirait Baudrillard. Auparavant, nous vivions dans l’ère du refoulement. De nos jours, nous vivons dans l’ère du défoulement. Base du Marché actuel.

Nouveau tribunal de l’émotion et de la délation. « Je ressens donc j’ai raison. » Celui qui dénonce aujourd’hui sera accusé demain selon le même procédé et la moindre souffrance peut devenir l’occasion de se venger, d’exercer sa volonté de puissance, son acrimonie, et l’affectivité humaine dans ce domaine est sans limites, folle et virale. Il est donc extrêmement dangereux que la vérité ne soit basée uniquement que sur le ressenti ou la parlote auréolée du statut de victime. Les accusations fantaisistes ne sont pas rares comme cette affaire d’une fausse déclaration de viol[2].

Est-ce étonnant à l’heure où une grande partie des personnes sont enfermées dans leur bulle, méprisant toute justice au moment où le pouvoir sabote toute socialité, met à mal le droit du travail, où le chômage est endémique et procure des fractures, où la France dans l’OTAN bombarde des pays du Moyen-Orient sans que cela ne fasse verser la moindre larme. Il est alors suspect que l’émotionnel facile devienne le refuge de gens totalement désorientés face à des restructurations culturelles, sociétales et politico-économiques majeures. La « souffrance féminine » est devenue le minerai rose exploitable à l’infini, filon pur coulant de source sûre et transmuant les larmes en notoriété médiatique, voire en or littéraire.

Maintenant avec le démontage de toutes les structures sociales et anthropologiques, il est « logique » que les gens se rabattent sur l’émotivité et la hargne pour obtenir une ridicule victoire psychologique et affective. D’où la prépondérance de la victimisation. Car c’est bien cette peste émotionnelle qui est mise en branle pour révoquer toute rationalité, tout doute, tout scepticisme et accuser perpétuellement les opposants. Elle ne s’autorise que de ses propres paroles. Fausse « libération de la parole », comme si celle-ci était prisonnière sans l’ombre d’une quelconque manipulation ou automystification, et qu’il suffisait de la répandre pour qu’elle jaillît pure et souveraine.

Nietzsche écrivait par rapport à ce qu’il appelait les « bourreaux aux yeux doux » dans La Généalogie de la morale : « En effet, tout être qui souffre cherche instinctivement la cause de sa souffrance ; il lui cherche plus particulièrement un responsable, ou, plus exactement encore, un responsable fautif, susceptible de souffrir, bref, un être vivant contre qui, sous n’importe quel prétexte, il pourra, d’une façon effective ou en effigie, décharger son affect. Telle est, à mon avis, la seule véritable cause physiologique du ressentiment, de la vengeance et de tout ce qui s’y rattache, je veux dire le désir de s’étourdir contre la douleur au moyen de l’affect. Ceux qui souffrent sont d’une ingéniosité et d’une promptitude effrayantes à trouver des prétextes aux affects douloureux ; ils jouissent de leurs soupçons, se creusent la tête à propos de malices ou de torts apparents dont ils prétendent avoir été victimes. Je souffre : certainement quelqu’un doit en être la cause » — ainsi raisonnent toutes les brebis maladives. »

Adèle Haenel part du principe que sa plainte en justice n’aurait pas fonctionné. Contournement facile sans s’être confronté au principe de réalité. Et c’est pour cela qu’elle étale sa petite histoire, car la justice l’aurait déboutée, faute de preuves. Alors quel courage en vérité a-t-elle eu ? Le courage n’est pas d’avoir recours à une dénonciation sans preuve, émotionnelle de surcroît, ou d’aller dans le sens de la vindicte populaire quand on sait par avance, qu’une grosse partie du public va applaudir à deux mains et verser quantité de larmes autojustificatrices. Zola, lui, s’opposait à une large partie de l’opinion publique et contre un scandale d’État. Les messages publics accréditent une telle délation et beaucoup lancent leur admiration, ce qui permet au passage de se croire une bonne et belle personne. « Oh merci Adèle ! Oh super ! Grand discours ! Quelle émotion non préparée comme des petits plats ! » Il est facile de jouer la victime sans cesse comme icône pour obtenir des félicitations mécaniques d’un public assoiffé comme un vampire sentimental par des larmes et de l’émotion. La preuve, même un ministre vient cautionner tout cela. À l’occasion des Rencontres de l’ARP à Dijon, le ministre de la Culture Franck Riester s’est exprimé sur l’affaire opposant Adèle Haenel au réalisateur Christophe Ruggia. Il a salué « le courage » de la comédienne. Tout comme Brigitte Macron. Il est déjà estomaquant qu’un ministre et la femme du président de la République fassent une telle déclaration hors de toute enquête judiciaire, comme si la Vérité venait d’être révélée sortie de son cagibi où elle s’était réfugiée. Tout comme la Société des réalisateurs de films qui a lancé une procédure de radiation à l’encontre de Christophe Ruggia. Le pouvoir applaudit face à ce public bouleversifié qui se retrouve en accord avec les premiers. On ne pouvait faire mieux que de se retrouver en phase avec le pouvoir ou de marcher main dans la main avec lui comme des amoureux. Tous contre un. Contrôle parfait piloté par l’émotion et la vindicte. Intériorisation du maître par l’esclave émancipé. Il y a de quoi s’interroger sur ces tribunaux sans justice qui s’unissent au pouvoir même. Le coup de force du Capital est de lui permettre d’aller encore plus loin, non plus d’imposer une instance extérieure à l’individu, mais intérieure.

C’est un fait :  notre société est devenue pornographique à tous les stades et pas seulement dans les tristes films du même nom. Pornographie émotionnelle, affective, pulsionnelle faisant fi de toute sphère privée pour se répandre dans la sphère publique. Société hystérique, théâtrale, malade de ses propres tares qui n’a plus que cette surenchère qui l’anéantit en pensant que cela va résoudre son calvaire. Un stade a été dépassé avec ses plaintes publiques : certains pensent, naïvement, que LA justice divine va enfin arriver, mettant fin à toute violence et à toute domination. Ce ne sera pas le paradis qui en sortira, mais le chaos ou l’enfer, c’est selon. Si ce genre de « justice » met définitivement fin à toute révolution, elle nous fait entrer dans la fin même de toute civilisation.

Quatrième point. Le plus long et le plus conséquent. Un autre aspect dont on parle moins est ce qui se cache derrière. Le « combat » de cette comédienne est idéologique faisant partie des « social et cultural studies » comme elle le déclarait dans Télérama en février 2016 : « Mais c’est vrai que le cinéma blanc et masculin, j’en ai marre. » Ce qui est proprement raciste et sexiste. Ici ou là, elle se répand sur l’homme, lui en veut, tente de faire croire que celui-ci exerce une horrible oppression, constamment, englobant le genre féminin dans cette lutte. Sa misandrie est donc avérée et sa délation fortement suspecte. Elle fut l’ancienne compagne de Céline Sciamma, la réalisatrice, connue pour ses positions et ses films où elle exclut « l’homme ». L’actrice déclarait encore dans le même article en citant Bourdieu : « Nous restons obligées de savoir que nous sommes des femmes, comme les Noirs, en France, sont obligés d’avoir conscience qu’ils sont noirs. » Racisme intégral et dépigmentation symbolique déguisés en exterritorialité totale des identités. Dépouillement radical et exhibé des sexes. On se demande si Adèle Haenel oserait parler de la violence dans les couples lesbiens et homosexuels (ces derniers étant aussi des hommes et des hommes entre eux[4] !)

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Adèle Haenel fait souvent référence au « male gaze », ou « regard masculin » en français, un concept théorisé par Laura Mulvey en 1973 signifiant par-là qu’il serait le regard dominant dans la pop culture de l’homme hétérosexuel. Il est assez piquant d’en référer au « mal gaze » quand on se déclare lesbienne, qu’on prend le mâle comme le monstre incarné mis sans cesse en accusation. Et surtout quand une quantité astronomique de femmes mettent leurs fesses et leurs seins en valeur sur Instagram, se complaisent dans les vidéos pornographiques d’amateurs, usent et abusent de leurs charmes (on invoquera bien sûr qu’elles ont été aliénées par le patriarcat alors que celui-ci n’a plus aucune prise sur leur narcissisme et leur égoïsme marchands). Et l’on tenterait de faire croire qu’il n’existerait que le « male gaze » mis en accusation ? Ce n’est que la suite de cette idéologie du genre qui tente de renverser la vapeur et de prendre le pouvoir pour installer son hégémonie.

Faisons une petite parenthèse. Cette idéologie prétend que tout est culture, que l’être humain est une page blanche sur laquelle on pourrait inscrire ce qu’on veut, faisant fi de toute structure biologique qui n’orienterait aucun comportement. Le comportement des hommes et des femmes serait donc entièrement imputable à l’éducation, à l’apprentissage et à la socialisation. Si « tout est culture », l’individu peut « s’inventer » comme il l’entend, au gré de sa subjectivité  malgré la différence des sexes, ce qui est commode pour installer un mode consumériste proliférant. Or, chez l’être humain, culture et biologie sont liées. Il n’y a pas l’un sans l’autre. C’est café au lait où les deux marchent ensemble. Le problème est que cette idéologie accuse, par les sciences sociales, la biologie (et les milliers d’études, répétées et matérielles) par le simple fait qu’elle suspecte constamment une justification de la domination (forcément patriarcale). 

Sous cet angle, la théorie du genre relève plus du créationnisme. Autant croire que les licornes existent ou que les hippopotames ont des ailes. À une époque où cette théorie cérébralo-universitaire n’avait pas éclos, et où la GPA et la PMA n’existaient pas, faute de technologies, on se demande comment l’espèce aurait opéré pour se reproduire. L’idée erronée mise en avant est de partir d’une égalité toute théorique, dessinée arbitrairement, entre les hommes et les femmes, malgré leur dimorphisme sexuel et les conséquences qui en découlent. Si l’on y réfléchit bien, en accusant l’entité homme, on n’attaque pas seulement une caractéristique violente, on accuse l’Homme dans sa totalité. Alors se pose une question : d’où vient cette domination ? Est-ce une essence inscrite dans l’âme de l’homme ? Une construction culturelle ? Si l’on joue la carte de la construction culturelle, d’où vient-elle ? La chose se complique quand on s’interroge sur le fait que le patriarcat se soit répandu sur la planète entière malgré les différences de culture ? Une construction culturelle à une si grande échelle, partout et tout le temps ? Ne serait-ce pas plutôt à cause de la force physique de l’homme ? Même Simone de Beauvoir l’accrédite dans le premier tome du Deuxième sexe quand elle évoque les débuts de l’humanité… : « Ainsi le triomphe du patriarcat ne fut ni un hasard ni le résultat d’une révolution violente. Dès l’origine de l’humanité, leur privilège biologique a permis aux mâles de s’affirmer seuls comme sujets souverains ». Il en aurait été différemment si homme et femme avaient été d’une condition physique équivalente au départ, et si l’homme avait ensuite dominé la femme pour en faire son esclave. Là seulement, on aurait pu parler d’un phénomène socialement construit. Dans tous les cas de figure, on ne peut déterminer cette domination, circonscrire son origine, sinon d’accuser l’homme d’être homme. Ce qui apparaît, c’est que la femme se comporterait mieux simplement parce qu’elle est femme, c’est-à-dire d’évaluer ce sexe comme « supérieur » moralement ou matériellement. On tombe dans le sexisme inversé.

Fermons la parenthèse. Le « combat » de la comédienne ne s’arrête pas à la dénonciation d’un homme qui aurait abusé d’elle. « Les monstres, ça n’existe pas. C’est de notre société dont on parle. De nos pères, de nos amis, de nos frères. Tant qu’on ne verra pas ça, on n’avancera pas » dit-elle. Symptomatiquement, elle élude toute ambiguïté de la part des femmes et accable sans cesse les hommes. Sa misandrie est évidente comme relevée plus haut. Elle utilise même le mot « peuple » pour parler des femmes. C’est dire qu’elle a cloisonné son combat uniquement contre les hommes. Dans l’affaire Jacqueline Sauvage pour prendre un contre-exemple, celle-ci a assassiné son mari dans le dos et a été condamnée par deux cours d’assises différentes sans aucune circonstance atténuante et a été relâchée sous la pression des lobbys féministes et leur statut de victime perpétuelle. Et là beaucoup de gens passent dessus comme si c’était normal alors qu’il y a eu crime et non attouchements.

Adèle Haenel accuse le « poids des pères », du patriarcat, de tous les hommes de la société, et de la « culture du viol ». Cette « culture du viol » n’existe pas faut-il déjà le dire, car on ne peut parler d’une culture qui éduque au viol. C’est antinomique. Ou alors il faudrait parler d’une « culture de la violence », bien plus vaste que concernant les seules femmes. Il y a tellement de films violents et racoleurs où l’on massacre des hommes comme ceux de Tarantino, totalement pervers, le tout avec le second degré pratique comme dans la scène finale de Boulevard de la mort où trois bimbos lynchent un homme en criant de joie. L’une d’elles enfonce son talon dans le visage de l’homme à terre. On peut massacrer des hommes avec souvent une justification à la violence et à la vengeance. Là, il n’y a pas de culture de la violence, mais quand c’est une femme, c’est de la culture du viol. N’est-ce pas, ironiquement, plutôt des femmes que provient cette « culture du viol » si l’on en croit Simone de Beauvoir quand elle écrit dans son célèbre essai : « Comme l’adolescente, elle [la femme âgée] est hantée par des idées de viol. »

Enfin, Adèle Haenel utilise le mot à la mode dans les milieux de ce type : le mot de « systémique ». Elle dit à un moment qu’elle ne recoure pas à la justice « parce qu’il y a violence systémique qui est faite aux femmes dans la justice ». Cette paranoïa fait croire en une chose impalpable, qu’elle est partout et tout le temps tel un fantôme et qu’il faut s’en débarrasser même si on ne peut pas la capturer par la peau des fesses. J’invite le lecteur à regarder cette vidéo intitulée Evergreen et les dérives du progressisme[3] sur ce qui s’est passé à l’Université d’Evergreen et plus généralement dans les universités des États-Unis. Derrière le visage en souffrance d’Adèle Haenel, il y a une volonté d’imposer une telle idéologie libérale américaine en France pour accuser systématiquement les hommes et blancs de surcroît. Si les femmes sont oppressées, c’est partout et tout le temps et dirigé spécialement contre elles. S’il y a peu de condamnations, ce n’est pas parce que les preuves manquent mais que c’est systémique et qu’il faut les croire sur parole. Elles ne mentent pas, disent toujours la vérité, ne sont jamais jalouses. Des anges. Et si vous critiquez, c’est que vous êtes masculiniste, macho et forcément raciste. Car vous comprenez, c’est systématique ce systémisme.

Or, les femmes ne sont pas les seules victimes dans le monde outre que d’autres femmes, rappelons-le, ne sont pas d’accord avec une telle victimisation. Un tel manquement est déjà patent et fortement idéologique. C’est ce que l’on constate depuis quelques années, la « violence faite aux femmes » devient LA violence ultime contre toutes les autres, la violence sacrée, sacralisée telle une religion et les autres seraient largement mineures. Les femmes, les femmes et rien que les femmes. La souffrance des hommes n’intéresse pas Adèle Haenel, car dans le monde les crimes réels touchent les hommes à 79% par d’autres hommes. Chiffres étonnants du patriarcat qui s’en prend à ses propres adeptes. Or, dans la société, il y a tant d’autres violences notamment entre hommes (licenciements, manque de logements, chômage, etc.) que son accusation publique est somme toute dérisoire. Comme si ce type de femmes pensait être le nombril du monde pour vomir leur « souffrance » en public comme seule cause légitime et sacrée.

Aujourd’hui, un grand nombre de garçons sont élevés par des femmes à la maison, des femmes à l’École. Elles sont dominantes dans l’Éducation nationale ou dans la Justice. Les médias nous disent à longueur de journée que les hommes sont des coupables en puissance, que les petits garçons sont de futurs violeurs, de futurs assassins et que les filles sont plus intelligentes. Le chemin pris par les médias de généraliser le cas d’Adèle comme une pratique habituelle et normalisée des hommes envers les femmes me semble extrêmement dangereux. En France, les enfants ont plus de risques statistiquement d’être abusés par leur mère que par leur père, les femmes ont plus de risques de tuer leur enfant que le père, pourtant je ne vois aucun média en parler ni généraliser ces faits comme étant la preuve d’une toxicité féminine ou d’un rapport particulier entre femmes, pouvoir et violence féminins. Une étude de 2015 de l’Observatoire National de la Délinquance et des Réponses Pénales basée sur l’exploitation des données du Casier Judiciaire a établi que 70 % des meurtres d’enfant sur la période de 1996-2015 ont été perpétrés par une femme[5].

Ce puritanisme à dentelles devient exaspérant. Il accuse sans cesse les hommes, et accuse sans preuve. Consciente de cet état de fait, la comédienne décide d’enfoncer le clou en prétendant qu’un viol sur dix seulement aboutit à une condamnation de justice. Ce n’est pas une raison pour ne pas porter plainte et contourner la justice et authentifier toute calomnie ou diffamation ancrée dans le marbre. Et elle rempile : « La justice doit se remettre en question de ce point de vue là. » Déclaration délirante comme retournement de situation. La justice est coupable de ne pas condamner la bonne parole de chacun et chacune. Il s’agit bien de puritanisme à l’égal de l’ancien temps des curés et des bonnes sœurs, mais qui a changé de vêtements pour recouvrir une autre sorte de sainteté : la libération victimiste de la parole de femmes.

Il semble évident que la comédienne devait raccrocher sa « souffrance » à une lutte plus vaste qui ne peut souffrir de doutes, les « violences faites à toutes les femmes et à l’enfance » et ainsi l’aiguiller vers l’idéologie de genre et du féminisme en arrière-plan, idéologie bourgeoise des grands centres urbains aspirant le plus de femmes possibles au même formatage idéologique par leur plus grande capacité à s’émouvoir d’elles-mêmes. Plus largement encore, le libéralisme a trouvé un moyen commode de dissoudre toute socialité, toute justice par la foire d’empoigne émotionnelle où le public est enfermé dans sa sphère intime et subjective, intolérant à la moindre contrariété, délaissant les fondements structurants de la société. Il n’a tellement plus rien à se mettre sous la dent qu’il est campé comme dans une forteresse dans son moi pulsionnel et affectif, atomisé, gavé d’objets de consommation. Et le combat idéologique et névrotique d’Adèle Haenel, à son insu ou non, entre dans la valse programmée du transhumanisme en pensant combattre uniquement la « domination masculine », et fait éclater impudiquement tous les schémas sociaux et sexués.

Ce qui arrive est la fin du patriarcat que le libéralisme a décidé de liquider pour aller plus avant. Comme ce dernier s’était servi de la dénonciation de l’esclavagisme qu’il avait auparavant promu, il avait alors installé le salariat qui en est une forme aggravée pour ses propres besoins. Loin d’y être opposé comme certains le croient sinon le patriarcat les balayerait d’une pichenette, le libéralisme peut promouvoir une nouvelle étape pour démonter l’anthropologie (notamment l’hétérosexualité, fondement de la reproduction de l’espèce humaine) par son imaginaire féminin idéologisé. « Ayez donc les femmes, vous vendrez le monde. » faisait dire Zola à Octave Mouret dans Au Bonheur des dames. Ce qui permet au sociétal d’effacer le social. Vieux thème. Rivalité mimétique de vouloir les mêmes métiers de pouvoir que l’homme et d’user de chantage pour les obtenir (sauf les sales métiers). En somme, faire comme l’homme. L’imiter. Il n’y aura donc aucune justice, simplement un ressentiment inouï, celui de prendre la place du Maître pour l’exercer à son tour. Et ce ne seront pas celles qui ont été réellement victimes qui l’exerceront, mais celles qui se sont servies de ces causes comme marchepieds, c’est-à-dire ses représentantes bourgeoises dans les médias et dans la communication. Il n’y a ici nulle attaque en revanche contre les femmes ou le féminin mais de l’idéologie qui se sert de ces catégories.

Cinquième point. Une autre question se pose concernant les rapports hommes-femmes à la sexualité si différente et où les deux sexes jouent une partie serrée quant à la séduction. La situation aggravera les relations hommes-femmes à l’évidence. En accréditant la moindre accusation sans la moindre preuve et en contournant la justice, cela va envenimer toute la société. Chaque relation sentimentale ou sexuelle risque de s’envisager sous le couperet de ce genre d’accusation (viol, agression) à la moindre incartade, au moindre chantage, au moindre divorce, à la moindre séparation pour avoir le pouvoir sur l’autre, et ici sur l’homme. Même la banale relation sentimentale risque de faire jouer ce chantage si l’homme ne se soumet pas à la libido féminine, car pourra-t-il prouver le consentement ? Mort de la relation amoureuse et poétique, mise sous la surveillance et la suspicion permanentes de la police de la braguette. Derrière cette exhibition médiatique et la libération de la parole authentifiées comme pures et véridiques se cache la superstructure de la brutalité et de la répression. Bien sûr, ceux qui acquiescent aveuglement peuvent se retrouver accusés sans pouvoir se défendre et prouver leur innocence.

Il est piquant que des attouchements soient considérés comme infamants, mais parlons aussi d’une chose dont on parle peu dans le sens inverse. Combien de femmes s’amusent-elles à castrer les hommes psychologiquement par leur facilité à les allumer avec leur séduction ? Comportement théâtral appelé hystérie ou histrionisme et qui touche beaucoup plus de femmes que d’hommes. Le pouvoir de celles qui n’ont pas la force physique, mais qui les fascinent… Cette chose est assez honteuse chez les hommes, humiliés de n’être pas à la hauteur et d’être révoqués étant donné leur capacité assez ridicule à être séduits. Beaucoup de femmes jouent aussi de cette rivalité intrasexuelle pour avoir la primeur de l’élu suprême sans compter qu’elles sont à certains postes de pouvoir et n’hésitent pas à utiliser des méthodes douteuses entre elles pour éliminer leurs rivales[6].

L’impact est que socialement par tous ces clichés véhiculés, il sera difficile et excluant de faire entendre son désaccord. Les opposants seront mis au banc de touche, dégradés et hués, mis à l’index. Contrôle social redoutable et totalitarisme émotionnel inédit. Les thuriféraires auront sans cesse recours aux mêmes arguments de la domination comme au bon vieux temps du stalinisme. Ce puritanisme affectif deviendra l’image préinterprétée et kitsch du monde commode pour condamner ou refuser toute œuvre qui tenterait d’aborder l’ambiguïté des rapports hommes-femmes. Les films Belle de jour de Luis Buñuel, Beau-père de Bertrand Blier, Lolita de Stanley Kubrick seraient d’emblée interdits ou censurés pour offense faite aux femmes, classés comme pédocriminels et j’en passe. Plus largement, c’est toute la connaissance poétique et trouble du monde qui se voit à terme reléguée comme malsaine.

Conclusion. Comme un coup d’éclat et un coup de théâtre, l’entretien se termine par la lecture de la lettre d’Adèle à son père (qui a, comme par miracle, changé d’avis), symbole qui veut s’ancrer dans l’imaginaire collectif comme une volonté d’anéantir les pères ou les hommes. On se demande d’ailleurs pourquoi elle lit publiquement une telle lettre qui, normalement, s’adresse en privé pour expliquer à ses proches des choses intimes. Là, non, elle l’exhibe d’une façon totalement impudique avec l’assentiment qu’elle fait le Bien. Elle devient une égérie intouchable, forcément victime, mille fois victime simplement parce qu’elle l’affirme. Notamment quand elle dit : « Tu sembles penser que je cherche à me faire mousser avec ces révélations ou que je cherche à ramener ma psychanalyse sur la place publique : tu es à côté de l’enjeu. Si j’en parle, ce n’est pas pour brûler Christophe, c’est pour remettre le monde dans le bon sens, lui qui est sens dessus dessous de mensonges. Si j’en parle, c’est pour que les bourreaux cessent de se pavaner et qu’ils regardent les choses en face. Si j’en parle, c’est pour que la honte change de camp. Si j’en parle, c’est pour que cette exploitation de futurs enfants, de femmes, cesse ; pour qu’il n’y ait plus la possibilité de double discours» Tout ce passage est précisément un double discours où elle ramène sa « psychanalyse sur la place publique », se fait mousser avec les applaudissements d’autres victimes réelles ou fictives qui peuvent assister à une exécution publique (effectivement le cinéaste sera certainement « brûlé »), le tout accrédité comme méthode de délation autorisée, car auréolée de la victime féminine et de l’enfance « violée ». Tout ceci est un mensonge kitsch où elle tente d’englober sous le sceau purificateur de la victime toute une société pour la remettre « dans le bon sens ». Double discours où elle affirme maintenant qu’il y a des monstres (avant il n’y en avait pas) et prétend effacer toute complexité et toute ambiguïté. Nouveau symbole de la virginité outragée. La Jeanne d’Arc de la victime.

Dans cette lettre, elle écrit encore parlant du réalisateur accusé : « Il procédait toujours de la même façon : il se collait à moi, m’embrassait et commençait à me caresser. Je me levais, il me suivait et je finissais par m’asseoir sur le repose-pieds qui était si petit qu’il ne pouvait pas venir près de moi ; car il ne voulait pas voir les choses en face, c’est-à-dire qu’il ne pouvait pas me mettre deux gifles et me forcer par la contrainte physique car alors, il n’aurait pas pu éviter de se voir tel qu’il est, c’est-à-dire un homme de quarante ans qui abuse d’un enfant de douze, treize, quatorze ans. Tu comprends ? Ce n’est pas par respect pour l’enfant que j’étais qu’il n’est pas passé à l’acte, c’est par peur de se regarder en face. » Étonnante déclaration. On notera la dernière phrase : « c’est par peur de se regarder en face. » Admettons ce que dit la comédienne car on n’en aura aucune preuve. Il ne l’a pas violée, il n’est pas allé très loin. Sans doute a-t-il été troublé et a-t-il été débordé par son envie, mais il s’est retenu, sans franchir l’irréparable, ce qui lui aurait été facile vu que c’est un homme. Justement. Dans cette lettre, elle reconnait n’avoir subi aucune violence de la part de Ruggia. Elle fonde son accusation sur des spéculations concernant les intentions de son supposé harceleur, et pire encore sur ce qui l’aurait poussé à ne pas passer à l’acte. Il y a là une contradiction monumentale : ce n’est pas l’agression qui est dénoncée, mais justement ce qui a empêché l’agression !

Étant donné qu’elle allait chez lui fort souvent, croire d’emblée qu’elle était sous l’emprise ou aliénée est commode pour échapper à son propre trouble. Les rapports de séduction entre hommes et femmes ne peuvent pas échapper à l’emprise ou à l’aliénation. Être troublé ou amoureux, c’est être sous l’emprise où l’on peut faire des choses osées tout en ayant peur de les commettre. C’est ce qu’on appelle une part d’ombre où tous les repères vacillent. Il est clair pour ma part que le cinéaste aurait dû s’empêcher même de la caresser et de se coller à elle s’il en avait envie, notamment par le fait qu’il était l’adulte et elle l’adolescente. Mais qui, homme ou femme, jeune ou non, n’a pas été ne serait-ce que troublé par une personne plus âgée ou plus jeune, sentant le parfum enivrant de l’ambiguïté et de l’interdit qui se profilait ? À ce titre, l’homme plus fort, à qui l’on collera aisément par facilité l’étiquette de bourreau, n’a aucune chance face à une jolie jeune femme qui a une capacité de charmer, voire d’attirer et de repousser, surtout à un âge où elle découvre la sexualité, le tout empreint d’une socialité ascendante par le cinéma. Le nier, c’est nier l’ambiguïté inhérente des êtres dans les rapports entre sexes. Il n’y aurait alors aucune passion humaine et donc aucune capacité de l’analyser et d’en tirer une connaissance et une sagesse pour les autres. C’est justement l’apport du roman Lolita de Vladimir Nabokov et du film que Stanley Kubrick en a tiré. Adèle Haenel ne lève aucun tabou. Elle établit un mythe.

C’est encore plus troublant quand elle déclare : « Toute la bienveillance de Christophe ne l’a pas trop empêché de se détourner de moi et de poursuivre son engagement politique en faveur des enfants, sa vie dans le monde du cinéma, comme si de rien n’était. Je disparaissais et avec moi disparaissait le risque d’être rattrapé un jour par cette sale histoire. » Notons la première phrase où l’on peut se demander pourquoi elle se plaint que Christophe Ruggia se soit détourné d’elle (en plus de condamner ceux qui prennent fait et cause pour les bonnes causes !) ? Elle aurait dû être heureuse d’échapper à son emprise. Mais aussi qu’elle disparaissait loin du cinéma, abandonnée à son sort. Et je dois le dire : comme si elle regrettait ce trouble réciproque et que le cinéaste s’en aille ailleurs, préoccupé par sa vie. Et elle ajoute juste après : « Je suis puissante aujourd’hui socialement et Christophe n’a fait que s’amoindrir, mais cette inversion du rapport de force présent, en elle-même, n’est pas suffisante pour lutter contre le rapport de force imprimé depuis la jeune adolescence» Comme si elle avait besoin de se venger par son ascension sociale alors que le cinéaste n’a pas démontré son talent, que le rapport de force s’est inversé et qu’elle peut lui faire payer son éloignement. Le ressentiment paraît évident et est bien plus violent que ce que le cinéaste a pu commettre. Une violence inouïe, non plus intime et locale, mais publique et sociale, spectacularisée et théâtralisée où l’intéressé est exécuté sans procès par la meute émotive de surcroît. Gare aux réfractaires !

Bref, cette petite histoire méritait-elle tant de bruit ? Tout cela sent l’hypocrisie et le kitsch car on ne connaît jamais les justifications profondes de tels déballages. Il y a toujours des bénéfices et des objectifs dissimulés de toutes sortes. Derrière une telle cérémonie émotionnelle se cache toujours le visage du vampire.

Yann Leloup

ps : on lira cet article fort instructif : https://www.lepoint.fr/debats/fausses-accusations-de-maltraitances-conjugales-et-infantiles-l-arme-fatale-des-divorces-16-11-2019-2347785_2.php

[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Dominique_Baudis

[2] https://www.lamontagne.fr/vichy-03200/actualites/allier-par-vengeance-elle-avait-denonce-un-faux-viol-a-la-police_12699000/#refresh

[3] https://www.youtube.com/watch?v=u54cAvqLRpA&feature=youtu.be

[4] https://www.jeanne-magazine.com/le-magazine/2019/09/02/violences-conjugales-entre-femmes-raisons-silence_9557/?fbclid=IwAR2I4PXbc3V7oMTukz9ta-Nm422unAPeykjAccxB1RqmTtxKwRkd1yp1Omc

[5] https://www.20minutes.fr/societe/2158023-20171025-pourquoi-meurtres-enfants-majoritairement-commis-femmes

[6] Lire les études : https://royalsocietypublishing.org/doi/10.1098/rstb.2013.0080 mais aussi https://www.researchgate.net/publication/324460432_Competitive_reputation_manipulation_Women_strategically_transmit_social_information_about_romantic_rivals

II/ La contre-enquête de Marianne (décembre 2019).

Accusations d’Adèle Haenel contre Christophe Ruggia : la contre-enquête Par Gabriel Libert Publié le 19/12/2019

L’affaire est délicate. Très. Il y a une douleur, celle d’Adèle Haenel, qui a éclaté il y a un peu plus d’un mois, qu’il faut bien sûr entendre et ne pas chercher à minimiser. Mais il y a aussi une mécanique médiatique à l’œuvre : une enquête de Mediapart, reprise par tous les confrères, sans vraiment l’interroger.

Le 4 novembre 2019, le témoignage d’Adèle Haenel, publié la veille par Mediapart, est repris en boucle par les médias. L’actrice accuse le réalisateur, qui l’a fait débuter dans les Diables, d’ « attouchements » et de « harcèlement sexuel », d’actes de « pédophilie » même, puisqu’elle était alors âgée de 12 à 15 ans. Un cri de douleur fort et encore rare deux ans pourtant après #MeToo. La réponse du monde du 7e art ne tarde pas : dès l’après-midi, la Société des réalisateurs de films (SRF) exclut Christophe Ruggia, qui fut régulièrement son vice-président ou coprésident depuis une dizaine d’années. Dans la foulée, acteurs, réalisateurs, ministres, Brigitte Macron même, louent l’actrice pour son courage. Ruggia, lui, fait appel au cabinet d’avocats de Jean-Pierre Versini-Campinchi et Fanny Colin, que nous joignons deux jours plus tard et qui protestent de la condamnation sociale de leur client « hors tout contradictoire » . Mediapart a tout de même sollicité Christophe Ruggia. Il n’a pas souhaité leur répondre, réfutant « catégoriquement avoir exercé un harcèlement quelconque ou toute espèce d’attouchement ».

Quelques voix s’élèvent tout de même, comme celle de l’ancien magistrat Philippe Bilger, évoquant un « processus général à charge », ou celles d’auditeurs de France Info qui s’émeuvent d’un traitement consistant à livrer « les accusations de cette actrice sans le moindre filtre en les prenant pour argent comptant et en reprenant Mediapart sans le moindre esprit critique ». Il est vrai que ce travail d’enquête – d’une durée de sept mois, insiste-t-on du côté du site en gage de crédibilité – paraît accablant Sauf que, lorsqu’on s’attarde sur les différents témoignages et la façon dont ils sont agencés, on peut s’interroger. Il n’est certainement pas question ici de mettre en doute la parole de l’actrice. Ni de chercher à innocenter Christophe Ruggia. Mais de replacer dans le contexte certains propos, de relever des imprécisions, de dévoiler les intérêts parfois communs des uns et des autres. De faire entendre aussi la voix de Christophe Ruggia, qui s’exprime ici pour la première fois. Ainsi que celle d’Erik Deniau, le directeur de la production, dont l’omniprésence sur le tournage en cause en faisait un observateur privilégié. Celui-ci aurait pu décrire les contraintes d’un film à petit budget avec pour conséquences des revendications de l’équipe pas toujours satisfaites. Ce qui pourrait expliquer certains témoignages. D’ailleurs, sur la centaine de personnes ayant participé au tournage, 20 ont été sollicitées. Quatre seulement dont deux en couple, affirment avoir ressenti quelque chose d’anormal… Au final, personne du groupe n’a été témoin de «geste à connotation sexuelle ».

Reste ces gestes répétés et pressants de Ruggia, à son domicile ou dans des chambres d’hôtel lors de festivals, selon le récit d’Haenel. Seuls les deux protagonistes en ont connaissance. Ce n’est pas à Marianne d’en dire le vrai du faux.

Pourquoi alors une telle contre-enquête ? Parce que, si la justice est imparfaite, aucun média ne peut s’y substituer. La preuve par Mediapart, qui a livré un récit quasi monolithique où le doute, l’inconnu, les zones grises n’ont pas ou peu trouvé leur place. Alors que, la force des prétoires, c’est justement de les y inviter. Et d’y faire entendre le plaignant comme le suspect. Une étape difficile. Mais essentielle pour permettre aux victimes d’avancer. Et à notre société de fonctionner avec sérénité.

A l’heure où le tribunal de l’opinion livre son verdict en moins de vingt-quatre heures, Marianne prend donc le risque de la complexité et… des coups qui ne manqueront pas en retour. Et se réjouit que la comédienne ait finalement porté plainte. En attendant, reste cette enquête de Mediapart qui interroge…

Un réalisateur aux idées forcément tordues

Un détail ? Pas si sûr. Dès le début de l’article de Mediapart, Christophe Ruggia est présenté d’une manière tendancieuse. Cela passe par un résumé erroné du scénario des Diables, qualifié de « dérangeant ». Il mettrait « en scène l’amour incestueux de deux orphelins fugueurs ». Or, dans le film, la relation physique entre les deux pré-adolescents n’advient qu’une fois le frère mis au courant par sa mère de cette révélation : celle qu’il pensait être sa sœur ne l’est pas. Il fallait voir le film pour éviter cette erreur. Cette présentation crée d’entrée un « climat ». Même chose quand Mediapart souligne plus loin que le réalisateur a posté sur sa page Facebook une photo du dernier film d’Haenel avec un cœur. Attention très déplacée, selon le site. « Mais je l’ai toujours fait, explique Ruggia. Il suffisait de le vérifier. Que cela soit avec Adèle ou Vincent Rottiers, à chacune des sorties de leurs films respectifs. C’était ma façon de les soutenir et de montrer ma fierté de les voir poursuivre brillamment leur carrière. »

Une “emprise” ou une préparation ?

Selon Mediapart, les proches de l’actrice sont persuadés que l’emprise » du réalisateur s’est jouée dans un « isolement » organisé dès les séances de travail en amont du tournage. «Adèle et Vincent ont été préparés pendant environ quatre mois, explique à Marianne sa sœur, Véronique Ruggia, assistante réalisatrice sur le film, spécialisée en coaching d’enfants. Tout était extrêmement cadré. Les répétitions se faisaient dans des endroits neutres. Des professeurs de voix de danse et de buto [une danse venue du Japon] leur ont prodigué une formation de qualité. Ce travail ne se déroulait que les mercredis après-midi et une journée durant le week-end. D’autre part comme pour tout tournage avec des enfants, la Ddass avait approuvé le scénario. Ceux-ci avaient rencontré une psychologue afin de bien vérifier qu’ils se sentaient prêts à incarner leur personnage. Elle leur avait même donné un numéro d’urgence à appeler en cas de problème. Quant à moi, ça fait partie de ma méthode de travail j’ai revérifié, juste avant le tournage, qu’ils étaient toujours d’accord avec ce qu’on attendait d’eux ».

Une emprise et un banissement qui n’en est pas un

Christel Baras, la directrice de casting qui a découvert Adèle Haenel et est devenue son amie, au point de collaborer à tous ses films ainsi qu’à ceux de l’ancienne compagne de la comédienne, la réalisatrice Céline Sciamma, décrit une scène perturbante. Celle-ci aurait eu lieu chez le réalisateur, avant le tournage des Diables. Elle se sent « très mal à l’aise », décrivant un Christophe Ruggia qui insiste pour qu’on le laisse seul avec la pré-adolescente. Après cet événement, elle déclare que le réalisateur lui aurait stipulé qu’il ne la voulait plus sur le plateau. Quelques années plus tard, avec le recul, elle s’est dit qu’il s’agissait là d’une sorte de « bannissement» car elle était « dangereuse ». Sauf que Ruggia ne comprend pas de quoi elle parle : « Primo, je n’ai jamais reçu Adèle chez moi avant le tournage. Toutes les répétitions se faisaient à l’extérieur, dans des salles dédiées, en présence de tiers. Secundo, le budget étant plus que serré, il n’a jamais été question qu elle vienne en province, là où se tournait le film. J’avais engagé une autre directrice de casting à Marseille pour les seconds rôles et la figuration. » Enfin, Baras retravaillera avec Ruggia sur un autre film, Dans La tourmente, ainsi que sur plusieurs autres projets.

Une “emprise” sur Adèle Haenel.. mais aussi sur son partenaire de jeu

Plusieurs témoins décrivent un Ruggia qui aurait « protégé », « soigné » et « trop couvé » l’actrice débutante. « Il jouait clairement la carte de l’amour, il me disait que la pellicule m’adorait, quej’avais du génie », confie la comédienne. « Nous avions passé des mois à répéter, remarque Véronique Ruggia. Sur un plateau, mon frère est très investi avec ses acteurs. Il sait ce qu’il veut. L’équipe avait été informée qu’il souhaitait instaurer cette relation privilégiée afin que les enfants restent concentrés sur leur rôle. Vincent Rottiers, son jeune partenaire, était traité de la même manière qu’Adèle, même s’il a dit avoir eu le sentiment qu’il n’y en avait que pour elle. » Eric Guichard, directeur de la photographie du film ne dit pas autre chose : « Christophe Ruggia a été clair dès le départ en précisant qu’il ne voulait voir aucun membre de l’équipe interférer avec Vincent Rottiers et, vu son rôle d’autiste, avec Adèle en particulier. Ruggia savait où il allait, même si cette façon de travailler pouvait se révéler dure et épuisante. Ce tournage a été très tendu, très intense. On a souvent travaillé six jours sur sept pendant trois mois. Et, le dimanche, on partait en repérage. On était jeunes, on y croyait. Et puis, sur ce film, nous avons assisté à l’incroyable éclosion de deux stars. Vincent dans un rôle âpre. Et Adèle qui se transcendait. »

Des témoins à charge aux intérêts convergents

Hélène Seretti, qui se présente comme toujours proche d’Adèle Haenel et coach des jeunes acteurs, mais qui, d’après Ruggia, n’avait qu’un rôle de « nounou », déclare : « Je me suis dit que ce n ’était pas une relation qu ’un adulte devrait avoir avec un enfant, je ne le sentais pas clair, ça me gênait. » Tout de suite après ce témoignage, l’enquête de Mediapart présente celui de Dexter Cramaix, technicien de régie. Lui décrit des relations n’étant « pas à la bonne place », « au-delà du purement professionnel ». « Entre nous, on se disait que quelque chose n’était pas normal, qu’il y avait un souci » Ce « nous » a ici une importance majeure. Outre le fait que ce technicien n’a pas assisté à la totalité du tournage, n’intervenant que ponctuellement environ trois semaines vers la fin du film et n’ayant pas eu le brief de départ de la part du réalisateur, une autre information n’est pas mentionnée dans l’article : non seulement Seretti et Cramaix se sont rencontrés sur le tournage, mais ils vivent ensemble depuis dix-sept ans et ont deux enfants. Ce qui explique peut-être leur commune vision. Cela n’enlève rien à leur témoignage, mais pourquoi ce rapport privilégié entre ces deux personnes n’est-il pas précisé par Mediapart ?

Une visite de la mère sur le tournage, mais deux récits

A Mediapart, Fabienne Vansteenkiste, la mère de l’actrice, confie son « malaise » à la suite de sa visite sur le tournage, à Marseille, en compagnie de son mari et de son fils. « Ruggia avait une attitude bizarre pour un adulte avec un enfant ». Chemin faisant vers Paris, le doute la gagne. Elle s’arrête dans une station-service et appelle sa fille pour lui demander « ce qui se passe avec Christophe ». « Adèle m’a envoyée sur les roses », se rappelle-t-elle. Le soir même, la jeune fille fait une crise de nerfs. « Je criais comme une sorte d’animal, confie l’actrice. Le lendemain, j’étais mal à l’aise sur le plateau. » « Elle sentait le trouble, sans pouvoir encore le nommer », enfonce Hélène Seretti. Des témoignages troublants. Ruggia, lui, livre un tout autre récit : « Les trois omettent de donner un détail essentiel. La veille, j’avais invité la famille au restaurant Adèle était surexcitée devant sesparents, qu’elle n avait pas vus depuis quatre semaines. Tout à coup, devant sa mère, elle se penche vers moi et me colle sa langue dans l’oreille! Interloqué, j’essaie deprendre ça à la légère, je mets ma main devant ma bouche et lui souffle à l’oreille. Mais sa mère a cru que je lui avais fait la même chose! D’où sa légitime crispation Hélène Seretti m’a prévenu que la maman d’Adèle s’inquiétait et avait passé un coup défi à sa fille ; j’ai immédiatement demandé à Hélène de la rappeler afin qu’elle revienne à Marseille pour une explication. Ce qu elle a fait. Nous avons dîné tous les deux le soir même. Je lui ai expliqué simplement les choses, ce petit soufflement dans l’oreille. Elle était un peu penaude, voire gênée d’avoir pu douter. Quant à Adèle, si elle a été si mal la nuit, c’est, selon moi, parce qu’elle se sentait responsable de la réaction de sa mère. Pour finir, si sa mère avait gardé en tête les doutes qu’elle relate aujourd’hui, aurait-elle laissé sa fille sur le tournage ? L’aurait-elle autorisée à venir chez moi pendant trois ans ?»

Un témoin fragile

Laetitia Cangioni, la régisseuse générale des Diables, qui a déclaré avoir quitté le tournage sur la fin après un burn-out, ne mâche pas ses mots : « Les rapports qu’entretenait Christophe avec Adèle n’étaient pas normaux. On avait l’impression que c’était sa fiancée. » Or pour Erik Deniau, le directeur de production, il y a un hic. Ladite Laetitia est partie au premier tiers du film, ne réussissant plus à faire face à la cadence du tournage. Ce que confirme Ruggia : « Dès le départ, elle était arrivée dans un grand état de fatigue psychologique et physique. En me quittant, en larmes, elle s’était excusée mille fois de nous laisser tomber. » Erik Deniau poursuit : « Son embauche était une erreur de casting. Elle a explosé en vol parce qu’elle n’avait pas les épaules pour supporter les contraintes de ce tournage difficile. Car, en plus d’un budget réduit, Christophe était capable d’attendre longtemps si un détail dans un décor ou une lumière ne lui convenait pas. Un professionnalisme susceptible d’instiller de la tension au sein de l’équipe. A aucun moment, on est venu me trouver pour me faire part d’un quelconque malaise au sujet d’un comportement inapproprié de la part de Christophe Ruggia avec ses jeunes acteurs. » A commencer par Laetitia, devenue magnétiseuse « formée en soins énergétiques égypto-esséniens », dès l’année suivante et toujours amie de Mona Achache, ex-compagne de Ruggia ce que ne mentionne pas Mediapart.

Un autre témoin en lutte judiciaire contre la production

Autre son de cloche accablant : celui d’Edmée Doroszlai, la scripte. « Regarde, on dirait un couple, ce n’est pas normal », explique-t-elle avoir dit à un de ses collègues. Quel collègue ? Mystère. Elle assure aussi avoir « tiré la sonnette d’alarme » en constatant « l’épuisement et la souffrance mentale des enfants ». « Pour les protéger, j’ai fait arrêter plusieurs fois le tournage et j’ai essayé de contacter la Ddass. » Pour le directeur de production, il s’agit d’« une pure affabulation. A aucun moment, le tournage n’a été stoppé. Vous imaginez, bloquer une quarantaine de personnes sur un plateau, vu ce que ça coûte! Et si jamais cela avait dû se produire, ce n’est certainement pas une scripte qui aurait pu imposer une telle décision. » Sauf qu’Edmée Doroszlai a peut-être une raison d’en vouloir à la production du film et à son réalisateur. Cette raison, Mediapart ne la mentionne pas dans le corps de son enquête, mais en annexe et d’une phrase seulement. Edmée Doroszlai, seule personne de l’équipe à n’avoir pas signé son contrat, malgré des demandes répétées de la production, qu’elle a ensuite attaquée pour « travail dissimulé ». Procédure qu’elle a fini par gagner. « Elle voulait que je me joigne à elle contre la production, se souvient Ruggia. Elle me disait que d’autres nous suivraient si j’acceptais. Se retourner contre la personne qui m’a permis de réaliser mon rêve et a accepté de prendre des risques pour le financer, il n’en était pas question. Elle m ’a insulté et raccroché au nez. » Ce n’est pas tout. Lors d’une rencontre dans les bureaux de son producteur, Ruggia découvre dans la plainte destinée aux prud’hommes qu’Edmée voulait être créditée comme coréalisatrice du film au vu de sa grande charge de travail. Faut-il voir là une raison supplémentaire de charger Ruggia ? Lui le croit.

Une déception fondatrice

Hors les accusations de harcèlement et d’attouchements, qu’il conteste, Ruggia croit posséder l’explication de la « haine » nourrie par l’actrice à son égard depuis tant d’années. « Après ce premier film, où Adèle était éblouissante,je lui avais promis d’écrire à nouveau pour elle. J’ai donc rédigé un scénario avec un rôle pour elle et un pour Vincent Rottiers, mais mon producteur ne voulait pas en entendre parler. Il voulait des “stars ”. J’ai donc dû expliquer à Adèle que, bien malgré moi, elle ne ferait pas partie de l’aventure. C’était dur car – en dehors d’un film qu’elle avait refusé – aucun des castings qu’elle avait passés ne l’avait retenue depuis les Diables. Elle misait tout sur mon futur film. Le lendemain, je recevais une lettre d’une violence inouïe où elle racontait qu’elle stoppait le cinéma parce que je l’avais trahie et manipulée. Je lui ai répondu en lui confiant mon désarroi et toute l’admiration que j’avais pour son immense talent. Devant un tel revirement et au final un tel gâchis, j’ai moi-même songé à arrêter le métier… »

Le long silence de Céline Sciamma

Féministe engagée, militante LGBT, la réalisatrice, comme le mentionne Mediapart, a aussi été la compagne d’Adèle Haenel pendant plusieurs années après l’avoir fait tourner dans Naissance des pieuvres. C’est elle qui tient les propos les plus accablants de l’enquête. Comment expliquer dès lors qu’à partir de 2014, date à laquelle elle siège aux côtés de Christophe Ruggia à la SRF, elle n’aurait évoqué à aucun moment avec lui, nous assure le réalisateur, ce qui se serait passé à son domicile ? «A mes yeux, c’était une amie », s’étonne encore Ruggia Mieux, elle s’engage à ses côtés, soutenant ses propositions de pétition, offrant même ses services pour en faire signer une par Adèle Haenel. Selon Mediapart, si elle n’avait pas parlé jusque-là, c’est qu’elle ne « [souhaitait] pas agir à la place d’Adèle Haenel ».

Les confidences et le départ de l’ex-compagne de Ruggia

Mona Achache, ex-compagne de Ruggia, raconte une scène terrible dans l’article de Mediapart. Christophe Ruggia lui aurait confié qu’« il regardait un film avec Adèle, elle était allongée, la tète sur ses genoux à lui. Il avait remonté sa main du ventre à sa poitrine, sous le tee-shirt ». A la suite de cette confession, la réalisatrice l’aurait, selon les mots de Mediapart, « quitté brutalement » et « souhaité ne plus le revoir ». « Tout est faux, reprend-il. D’abord, après un an et demi de vie commune, c’est Mona qui m’a quitté après avoir rencontré quelqu’un sur un tournage. Et c’est moi qui suis parti de chez elle… Ensuite, j’avais effectivement confié à Mona au début de notre relation mafascination pour l’actrice, ma tristesse de n’avoir pas pu la faire tourner dans un second film et ma douleur devant sa violente réaction. C’est tout. Le reste n’est que pure invention. » Parole contre parole.

Le témoin que l’on fait parler à son insu

« J’aime beaucoup votrefilm, par ailleurs, j’ai été très soulagée d’avoir des nouvelles d’Adèle Haenel content de voir qu’elle n’était pas morte », tels sont les propos, rapportés par Céline Sciamma dans Mediapart, d’Antoine Khalife, rencontré en 2008. Dix mois plus tard, il aurait aussi déclaré à la directrice de casting Christel Baras : « Je n’ai jamais compris ce rapport qu’avait Christophe Ruggia avec cette jeune actrice. On ne pouvait pas lui parler, pas s’approcher d’elle. Qu’est-ce qui s’est passé ? » Les propos lourds de sens de cet ancien salarié d’Uni-ffance n’ont pu, de l’aveu même de Mediapart, être ni infirmés ni confirmés car «Antoine Khalife n ’a pas souhaité s’exprimer ». Joint également par nos soins, l’homme n’a pas donné suite. Face à son refus de témoigner, la moindre des précautions n’aurait-elle pas été de s’abstenir de reproduire ces propos rapportés ?

Des extraits de carnets qui ne prouvent rien

Adèle Haenel a confié à Mediapart des carnets qui démontreraient les supposés agissements de Ruggia à son encontre. En 2006, elle couche sur le papier ce « bordel monstrueux dans sa tête ». A une autre entrée, datée de 2005 : « Je ne vois plus Christophe » ; « Parfois je pense que je vais réussir à tout dire […] jenepeux pas m’empêcher dépenser à la mort » En reliant le nom du réalisateur à ces pensées mortifères, la relation de cause à effet semble évidente. Sauf qu’absolument aucune des scènes décrites dans son interview de 2019 n’est relatée dans les passages des carnets choisis par Mediapart.

Chargé par sa propre sœur?

Céline Sciamma – encore elle – prête une question à Véronique Ruggia, que cette dernière assure ne s’être jamais posée. Elle se serait demandé « si Christophe Ruggia avait eu des relations sexuelles avec cette enfant ». « Cette pensée ne m’a jamais traversé l’esprit, corrige Véronique Ruggia. C’est bien pour cela que, quand Adèle est venue chez moi pour me donner sa version de ce qui se serait passé chez mon frère, j’ai été abasourdie. Des accusations qui n’étaient pas aussi précises que ce qu’elle a relaté à Mediapart Elle m ’a surtout parlé de son ressenti sur Les Diables. Cela m’a bouleversée parce qu’elle avait l’air sincère. Je crois et respecte sa douleur. Je suis triste de ne pas avoir pris la mesure de son mal-être sur le tournage. Par ailleurs, je la soutiens politiquement dans sa volonté de libérer la parole afin d’assainir les relations entre les hommes et les femmes dans nos milieux professionnels. »

Que montre notre contre-enquête ? Sur ce qu’il s’est passé lorsque la jeune Adèle Haenel et Christophe Ruggia étaient seuls ? Rien. Il faut le dire. Et encore une fois écrire qu’il n’est pas question ici de mettre en doute la parole de l’actrice. C’est là toute la difficulté de ce genre d’affaire. Il n’y a que les deux intéressés pour savoir la teneur de leurs tête-à-tête. Et l’on comprend que soit délégué à la justice le soin de confronter les mots des victimes et de leurs agresseurs présumés. Si l’on osait, on dirait que la chose est trop sérieuse pour être confiée à… des journalistes. Car à quoi s’est attaché Mediapart à part bien sûr recueillir le témoignage poignant de la comédienne? Décrire un climat, des événements périphériques qui, associés, construisent une accusation implacable. La question est tout de même posée par Mediapart : « Comment distinguer, sur un tournage, la frontière subtile entre une attention particulière portée à une enfant qui est l’actrice principale du film, une relation d’emprise et un possible comportement inapproprié ? » Heureusement, un jour, se prononcera la justice, la vraie. Aussi imparfaite soit-elle, elle tâchera de le faire. Avec subtilité.

* Contactées, Christel Baras, Céline Sciamma, Mona Acfache, Laetitia Cangioni, Edmée Doroszlai, Fabienne Vansteenkiste n’ont pas donné suite. Vincent Rottiers n’a pas tenu à s’exprimer à nouveau à ce sujet. Bertrand Faivre, producteur des Diables, nous a précisé qu’il ne parlerait que dans le cadre de la procédure judiciaire.

7 réflexions sur “Adèle Haenel et la meute émotive

  1. Pingback: Adèle Haenel ou le tribunal médiatique et numérique – Le blog A Lupus un regard hagard sur Lécocomics et ses finances

  2. Bonjour,

    Je suis parfaitement d’accord avec vous :

    « Ici, on viole la présomption d’innocence, contournant les droits de la défense. Il y a un déséquilibre estomaquant. Le nom du cinéaste est jeté en pâture à l’opinion sans que l’individu ait été entendu, le condamnant ainsi à la mort sociale. Même s’il a commis ce qui a été dit, on ne soigne pas, on l’exécute. »

    Lorsque j’ai vu l’entretien filmé entre Adèle Haenel et Edwy Plenel le 4 novembre 2019, j’ai été « estomaqué ». Je n’en revenais pas que l’on puisse donner une telle tribune à la victime présumée sans qu’un journaliste soit présent sur le plateau pour jouer le rôle de la défense.

    J’ai ressenti un peu comme vous dites au sujet de Ruggia : « on l’exécute ».

    Peu importe que Ruggia soit innocent ou coupable : il a le droit à un procès et pouvoir produire sa défense dans de bonnes conditions.

    J’ai alors écrit un premier article sur Agoravox car je voulais montrer exactement ce que vous dites : « une enquête journalistique n’est pas une enquête judiciaire. »

    https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/affaire-de-harcelement-sexuel-219247

    Et maintenant, je viens de lancer une pétition pour défendre le principe d’innocence !

    http://chng.it/67dKRQgF

    Amicalement
    C.G.

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    • Votre long article tente d’indiquer les zones d’ombre. Et il y en a comme vous le démontrez. Vous serez peu entendu de nos jours. Pour ma part, j’ai tenté de montrer l’aspect idéologique au-delà de la relation amoureuse qui n’est jamais claire. Il y a en effet un double danger : dans la parole crue face à l’opinion et dans celle de n’importe quelle femme dans ce genre d’affaires. On pourra tourner la chose dans n’importe quel sens : il faut des preuves. Il y a donc un aspect qui dépasse la simple accusation. Il est aberrant qu’une telle accusation qui destitue un homme soit moins importante que les faits relatés. Marianne a aussi fait sa contre-enquête récemment. Je l’ai reproduite pour donner une autre vision. Merci pour votre commentaire et votre article.

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