Mila ou le déjà-vu

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Texte revu le  14 février 2020

« Avoir un public, penser à un public, c’est vivre dans le mensonge. » Milan Kundera, L’Insoutenable légèreté de l’être.

Les affaires s’enchaînent que l’on n’a plus le temps de suivre. Après l’affaire Springora-Matzneff, voilà celle de Mila, des affaires tellement peu importantes en regard des problèmes qui laminent la France que l’on peut se demander pourquoi celle-ci ou celle-là prend tant d’importance. Et les protagonistes, défenseurs comme détracteurs, sont tous déplorables.

Résumons : Mila a 16 ans, elle vit dans la région lyonnaise, et se passionne pour le chant. C’est sur Instagram qu’elle partage ses avis, raconte sa vie, poste des vidéos d’elle, papote avec ses suiveurs, et est homosexuelle. Le 18 janvier, elle discute avec son petit peuple, ses abonnés, ses suiveurs, ses imitateurs, ses clones. Jusqu’à ce que l’un d’eux de Mila lui fasse des avances, qu’elle rejette. Il la traite alors de raciste. Le débat dérape vite et se concentre sur la religion tandis que la lycéenne affirme « rejeter toutes les religions ». Elle n’est « pas du tout raciste », assure-t-elle, « puisqu’on ne peut pas être raciste envers une religion. » Une seconde vidéo publiée en « story » (des vidéos censées rester visibles pendant 24 heures) et rapidement relayée déclenche les torrents d’injures et menaces de mort à son égard. Elle y critique l’islam : « Je déteste la religion, (…) le Coran il n’y a que de la haine là-dedans, l’islam c’est de la merde. (…) J’ai dit ce que j’en pensais, vous n’allez pas me le faire regretter. Il y a encore des gens qui vont s’exciter, j’en ai clairement rien à foutre, je dis ce que je veux, ce que je pense. Votre religion, c’est de la merde, votre Dieu, je lui mets un doigt dans le trou du cul, merci, au revoir. »

On remarque qu’elle dit : « Il y a encore des gens qui vont s’exciter », preuve qu’elle est tout à fait consciente de l’impact qu’elle peut créer et d’en rajouter dans le scatologique ensuite. Et à son passage à la télévision, elle regrette sa vulgarité. Comme par hasard. Preuve qu’il faut tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de l’ouvrir. Mais à l’heure des réseaux qui s’emballent pour un rien, on oublie la moindre retenue et on se lâche. Ce que l’on considère comme allant de soi est pour ma part problématique. Une époque. Une Mila avec ses cheveux mauves sans son hypertrophie identitaire et sans son exhibition narcissique sur Internet : plus d’affaire. Là, presse et TV. Badaboum badaboum.

Évidemment, les camps aiguisent leurs couteaux. Le premier clan défend la victime pure dans sa féminité et iconerie postmoderne et sonne les trompettes de l’anti-islamisme attendu. Les anti-islamistes patentés en profitent pour défendre cette jeune femme et le faux droit au blasphème. Notamment pour sûr parce qu’elle « critique » l’Islam. La preuve de l’hypocrisie des premiers est que pendant ce temps, des chasseurs en France sont menacés de mort, mais cela ne les intéresse pas. Le second file à l’anglaise, à croire que les partis de gauche, féministes et associations homosexuelles ou LGBT si prompts à s’exhiber et à hurler, jouent parfaitement leur rôle en se taisant. Les anti-racistes sont prêts à tout admettre dans leur idéologie installée depuis les années 1980 avec Mitterrand et se taisent.

Le blasphème est une parole ou discours qui outrage la divinité, la religion ou ce qui est considéré comme respectable ou sacré. Il est une irrévérence à l’égard de ce qui est considéré comme inviolable. Et dans une société, il faut repérer ce qui est sacré de ce qui ne l’est pas. Celui qui ne dit pas son nom, mais qui dirige ses flèches vers le blasphème permis. La nouvelle religion sans religion.

De fait, il n’y a pas de droit au blasphème. L’expression retorse revendique un blasphème aisément identifiable et donc attaquable. Sous le prétexte d’une liberté d’expression, elle détruit la pensée critique et distanciée. Elle en est l’infantilisation, parfaite pour notre époque. Cet autre sacré. Ce blasphème ressort comme avec Charlie Hebdo du défoulement gratuit, sommaire, scatologique. Donc la pulsion. Le Marché. Surtout à une époque matérialiste et virtuelle qui en a fait un sport national. On est encore à l’époque de Tartuffe ? Aucun courage. C’est pour cela que les vertueux se rangent tout de suite sous le consensus en prenant fait et cause pour la Mila car ils ne craignent absolument rien et se refont une image de grand défenseur devant l’éternel. Le sacré. L’image de soi. C’est cela qui est extravagant, cette transgression permise et autorisée tente de se parer des vertus de la dénonciation alors qu’elle en est l’exact inverse. Elle est tendance étant donné que le Marché tente de se débarrasser de la religion qui lui fait obstacle. Ou de ce qui lui tient lieu. Nous allons y revenir.

Mila est le symbole d’une jeunesse totalement acquise aux réseaux, à la virtualisation narcissique de soi, à l’ego aussi obèse qu’un hippopotame au point qu’elle n’arrive même plus à se regarder en face. Elle en est le visage incarné. Marchand. Et elle trouve cela totalement normal et spontané. Libéré.  Faussement libérée étant donné que le mot est déjà le piège. Forcément, elle a été éduquée en ce sens. C’est là que l’on se rend compte que les parents ont totalement démissionné, laissant leur progéniture aux mains de la technique, des réseaux, de peur de se faire haïr. Ils n’éduquent plus leurs enfants, mais les laissent à eux-mêmes. Sans quoi, ce serait de la domination, de la contrainte, n’est-ce pas ?

C’est le résultat d’une montée en puissance de la jeunesse depuis les années 1960 comme vecteur du marché à travers l’émancipation de soi qui ne peut aboutir qu’à cette hypertrophie caractéristique où l’imagination a été vampirisée au profit d’une inflation obèse et immédiat de son nombril qui a remplacé le cerveau. Notamment le sexe, la couleur de peau (le racisme) sans cesse mis en avant. Et Mila déclare son homosexualité, en l’assumant évidemment, puisque l’outing a été mis à la mode dans les années 1990. C’est-à-dire que plus rien ne doit rester caché, secret, uniquement pour les proches et les intimes mais être expulsé dans la sphère publique. Autrement dit, mort de la vie réelle. Ce n’est pas seulement la liberté de pensée qui disparaît, mais le fait d’exister. Non, tout doit être exhibé dans une transparence mortifère à l’heure des réseaux et du temps réel pour être l’imprésario de soi, où le corps, l’apparence servent de promotion. La société liquide. Plate. Horizontale. Nombrilesque. Le système libéral a intérêt à aspirer toutes les singularités pour les formater à son logiciel et se répandre au niveau mondial pour se survivre à lui-même. Si l’on ne comprend pas cet objectif final, on ne comprend pas ce qui arrive présentement.

Donc cette Mila est tout à fait en phase avec sa vulgarité outrancière, sa scatologie qui a remplacé la moindre parcelle de son cerveau. Que ne ferait pas quelqu’un de nos jours pour être au centre de l’attention même dans le pire comme preuve d’existence sans même s’en rendre compte ? Le comble du narcissisme à l’ère de l’exhibition de sa pauvre petite personne. On y est et cela va se répéter. Se photocopier. Il y a eu un précédent horrible où une jeune fille s’était suicidée en direct sur l’application Périscope en 2016. Ce que l’on conservait pour soi auparavant, voire à ses murs ou à ses intimes doit être vomi partout et tout le temps. D’où sa revendication pathétique de droit au blasphème puisque c’est une mode, comme par hasard envers la religion puisque celle-ci doit être écrabouillée de gré ou de force à cette époque permissive. D’ailleurs quand on monte les étages d’un immeuble, ce ne sont pas les missels que l’on entend frémir mais les slogans publicitaires, appelant le consommateur à la messe. Tout comme on dénonce les sectes mais sans jamais dénoncer la secte des sectes, les agences de publicités et de marketing. C’est pour cela que le blasphème est autorisé tout en passant pour une preuve de haut courage. Les Tartuffe n’ont plus de soutane.

Dans le logiciel libéral, il est logique que l’individu soit mis au centre (pour mieux le vampiriser) dans sa plus plate intimité et son nombril le plus radical, sachant très bien que cette régression ne peut être qu’infantile, scatologique et mortifère. Leurs thuriféraires n’ont pas compris et ne comprendront jamais que cette exhibition (vu comme un progressisme) n’a aucune limite (aussi bien politiquement, économiquement que psychologiquement) car l’imaginaire humain est impossible à combler. Et donc à terme, il ne peut que s’exaspérer et régresser, vomir tous ses troubles et toutes ses ambiguïtés dans la sphère publique, pour paraître pur. Cette exhibition devient rapidement indifférence et banalité et doit trouver des objets de plus en plus morbides pour garder un semblant d’excitation. Pour combler cette perte. On le remarque dans le cinéma avec des scènes de plus en plus violentes ou dans le cinéma pornographique qui n’est plus un banal acte de copulation visible et déjà problématique en soi. De fait, notre société est devenue pornographique au sens large. Société théâtrale et hystérique.

Ce premier contexte se double d’un second, l’Islam (la religion catholique étant en passe d’être totalement anesthésiée) puisque les États-Unis ont trouvé un nouvel ennemi depuis 1991 après l’URSS et ne se sont pas fait prier de les bombarder et de faire des millions de morts musulmans, de mentir effrontément à la face du monde tout en humiliant ces pays (on se souviendra de Saddam Hussein, barbu et hagard, en train de se faire examiner les dents comme un cheval après son arrestation). Histoire de bien montrer qui est le maître souverain que l’on doit aimer absolument et obligatoirement sous peine d’humiliation radicale au point de rendre fou.  Toute cette mascarade horrible s’est accentuée avec les différentes guerres et ses bombardements. Si le système libéral met l’égoïsme de l’individu au centre de tout, il doit en revanche annihiler tout système de pensée qui freine son expansion. Qui y fait obstacle. Ce qu’a fort bien expliqué Jean-Claude Michéa. Pour lui, la licence (et non liberté) individuelle devient le fondement du Marché. Ce code de la route technique et utilitaire permet l’accumulation indéfinie du Capital enfin débarrassée d’une quelconque limite morale, naturelle, philosophique ou religieuse, donc d’une notion de sens commun. Avènement de l’égoïsme de l’individu roi, forcément pur et intouchable. L’impunité totale. Voilà les deux termes en tache de fond.

D’ailleurs, cela m’amène à une réflexion particulière. Je trouve que le blasphème toléré envers les religions et banni en ce qui concerne les individus est plus que suspect. Pour ma part, je suis opposé à toute parole de caniveau pour les deux. Qu’on aille déféquer sur un texte religieux et même sur les droits de l’homme en plein milieu d’adeptes devrait être « normalement » considéré comme permis. Pourtant, le type serait proprement conspué compte tenu des passions humaines, donc de la réalité. On le sait car la chose fonctionne déjà quand vous conspuez vulgairement  (et non une critique distanciée) un film pour provoquer des personnes qui vous tomberont immanquablement  dessus à coup d’attaques personnelles. Dès lors, il me paraît étrange qu’on puisse être si scatologique envers un dieu (je ne savais pas qu’il avait lui aussi un anus) sans viser hypocritement les croyants, histoire de les maudire et de s’en sortir indemne. On peut alors réprouver l’homosexualité en général sans toucher les individus. Mais l’accusation d’homophobie ne manquerait pas de surgir. Ce qui indique bien qu’il est fallacieux de séparer ces individus de ce que en quoi ils croient ou adhèrent de toutes les façons. Et nouvelle étrangeté, quand un islamiste insulte les homosexuels ou les femmes, on met en cause le Coran comme vecteur de son comportement. Mais brusquement, le même texte devient blasphémable sans englober les adeptes. Pourquoi ? L’individu et sa particularité égoïste (qui ne le résume pas en tant qu’être) sont protégés dans cette société libérale mais pas les croyances religieuses qui, elles, doivent rester dans le privé alors que dans le même temps les associations homosexuelles peuvent exhiber leurs pratiques en public. Parce qu’elles sont tout simplement dans l’ère du temps et en sont l’idéologie manifeste à l’ère de l’exhibition. Comme à l’époque où la religiosité avait le vent en poupe.

L’autre camp est tout aussi déplorable : les insultes et les menaces de mort, la défense de leur religion pour tenter de s’opposer bêtement en plus d’être composé de gens jeunes, pauvres, déculturés, violents, biberonnant aux drogues de toutes sortes dûment fournies par la mafia politique comme celle du PS à l’époque. Bref, d’avoir été éduqués à être des moutons, inféodés aux réseaux qui sont leur plaque funéraire, maintenus dans une frustration permanente de ne pouvoir accéder aux hochets clinquants de la vitrine libérale tout en en mimant les signes, ce qui les enserre dans le logiciel voulu. Car il y a une seule question que l’on doit se poser : comment se fait-il que les GJ subissent une répression massive et nullement ces « hordes » d’anciens et de nouveaux immigrés (les mêmes qui se ruent en se piétinant au Black Friday ou cassent les vitrines pour s’emparer des objets-modes) ? Ce camp tombe dans tous les pièges tendus et ne se prive pas de réagir aussi mimétiquement et aussi stupidement que le premier camp mais en l’amplifiant démesurément, étant donné que nous sommes à une ère d’emphase, d’excès, d’emballement, de surenchère, d’obésité à tous les niveaux. Il ne s’y prendrait pas mieux pour être totalement conforme à la caricature que l’on fait de lui. En pilotage automatique. Comme s’il jouait à la fois le bouc émissaire et la foule lyncheuse. Une chose jamais vue. Et c’est bien ce que l’on en attend. Comme ça les autres n’ont plus qu’à lui tomber dessus, hurler aux loups pour l’exaspérer un peu plus. La Mila passe à la télévision et pas lui. Il y a plus de trente ans, le problème ne se posait pas et depuis la pente a été savamment entretenue. De l’effet du réseau et de la virtualité pour drainer un cocktail Molotov à l’échelle de la société. On a les deux composantes dans toutes ses marionnettes : le sexe et l’ethnie. Mais qui gagne ?

Car il y a une seule question que l’on doit se poser : comment se fait-il que les GJ subissent une répression massive et nullement ces « hordes » d’anciens et de nouveaux immigrés (les mêmes qui se ruent en se piétinant au Black Friday ou cassent les vitrines pour s’emparer des objets-modes) ?

Le projet de cette bourgeoisie de gauche est connu dans son projet mondialiste afin de fracasser toute Nation. Avec l’immigration massive, ouverte et clandestine, bref permise, on a vu défiler sous prétexte de multiculturalisme, de paix, de fraternité et d’ouverture des frontières, des centaines de milliers de personnes, souvent pauvres, venant du Maghreb, alléchées par la vitrine occidentale. Il s’agissait de former un lumpenprolétariat, pour reprendre Marx, individus errants, rendus violents et grégaires en plus ici d’être marqués ethniquement. Sorte de sous classe reproduisant l’imaginaire libéral au niveau des aspirations et servant d’idiots utiles au système au besoin. Ils adoptent d’ailleurs les signes de l’économie américaine.

L’argument de l’Islam ou d’un Coran meurtrier est un prétexte. Toute idéologie est manipulatrice et ne croit pas dans les préceptes qu’elle pose. Kundera rappelle qu’au temps du stalinisme, donc normalement athée et matérialiste, les sbires du système l’employaient pour établir les prévisions astrologiques de ses dirigeants ! Mais l’important est que le plus grand nombre y croit. Dans ce cas, les droits de l’homme occasionnent les bombardements de l’Otan, bien plus désastreux sous prétexte du Bien. Et comme par hasard dans ces pays-là. Je ne crois pas plus que les adeptes de base de l’Islam croient dans les préceptes en buvant de l’alcool par exemple mais cela leur permet de s’opposer symboliquement à un système qui leur promet monts et merveilles sans rien leur donner. Et de les formater par la même occasion en les addictant à celui-ci.

Dans un contexte de crise grandissante au niveau social (éliminé par ce sociétal ethnique et sexuel), tout un tas de Français les déteste et préfère viser lâchement cette masse hargneuse et entretenue comme telle, qu’ils assimilent à leur religion, plutôt que de s’en prendre aux véritables responsables qui détruisent leur situation (pour qui ils ont voté et sans protester contre les bombardements de l’Otan), aiguillés en cela par Zemmour et ses amis qui ont fait monter la sauce anti-islamiste, couvrant une détestation des Arabes et des Noirs, la bourgeoisie de droite voulant faire la nique à la bourgeoisie de gauche.

On retrouve cette dichotomie dans les deux clans qui défendent ou non la Mila avec la même hypocrisie pour des intérêts différents. Et pour que ce logiciel marche, il faut que le public qui se croit autorisé à donner en masse son opinion, enfin à dégoiser sur l’un ou l’autre clan, s’agace exagérément et fait monter la mayonnaise. C’est dire que le système avale tout un chacun pour créer une virtualité dramatique pour peu de choses, car sans cela rien n’arriverait avec une telle ampleur. Et lui ne risque pas d’être remis en question alors qu’il s’agit du sacré suprême. C’est lui qui gagne.

Et l’événement va se répéter d’une façon ou d’une autre au point qu’on peut l’envisager avant même qu’il n’arrive, le doublant en quelque sorte comme dans le roman Minority report de Philip K. Dick. Du déjà-vu et du déjà-arrivé. Monde déjà mort tout en croyant qu’il produit de l’inédit.

Compte tenu de tous ces ingrédients qui tournent à la farce, voilà donc ce qui arrive. Au lieu de régler des problèmes autrement plus cruciaux, tout le monde s’empoigne dans cette immense cour de récréation à l’échelle de la Nation. Cour de récréation qui annonce une future guerre civile tellement la haine est rance, cuite et recuite des deux côtés. Pour sans doute le même but.

Yann Leloup

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