Griveaux, le Grivois et Pavlenski, le Pleutre

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 « Vous voulez le pouvoir par l’image, alors vous périrez par le retour image.» Jean Baudrillard 

Voilà une nouvelle affaire ! Après les affaires Adèle Haenel, Springora-Matzneff, et Mila, voilà l’affaire Benjamin Griveaux, le grivois : l’ex-porte-parole du gouvernement Macron a retiré sa candidature à la Mairie de Paris à la suite de vidéos publiées sur un site par le pseudo artiste russe exilé Piotr Pavlenski. Celles-ci montreraient le grivois Griveaux dans une relation compromettante avec sa maîtresse. Perfide, Pavlenski balance ces vidéos le jour de la Saint-Valentin ! Mais toutes ses affaires ont le même dénominateur commun : l’exhibition narcissique et pornographique de soi ou du sexe.

Tout le monde s’indigne et pousse des cris d’orfraie. Les uns trouvent cela horrible, les autres pensent que, quand même, la politique, ce n’est pas un tel cloaque (alors que cela a toujours été les coups bas). Et Griveaux est tout autant responsable d’avoir avalisé une telle politique, en plus de faire partie du gouvernement Macron Ier qui ne s’est pas gêné de faire tirer au LBD sur des manifestants.  Le pire est atteint par Christophe Barbier qui déclare sur BFMTV-poubelle : « C’est aussi une illustration de notre époque, avec cette puissance des réseaux sociaux. Les vidéos postées et les messages envoyés peuvent se retourner contre vous. Quand on est un homme ou une femme publique, il faut le savoir. Quand on brigue des ambitions, il faut se tenir. C’est aussi le naufrage personnel d’un homme qui n’a pas su contrôler son hubris, qui savait qu’il était attendu au tournant. Il a fauté ! Donc, il n’a quelque part que ce qu’il mérite ! » On apprend que quand on veut être responsable politique, on doit être exemplaire dans sa vie privée.

Sauf que c’est sa vie privée et qu’elle ne regarde personne d’autre que lui. Ce Barbier de caniveau oublie de dire que l’on doit d’abord se tenir en public et appliquer le « programme » pour lequel on est élu. Vœu pieux. Nullement de se tenir « bien » dans sa vie intime : il a le « droit » de tromper sa femme. Ce n’est pas interdit par la loi. Le Barbier embourbé avoue sans le dire qu’un homme politique devrait être sans cesse surveillé même lorsqu’il fait l’amour à sa femme ou s’il communique avec elle en lui envoyant des messages cochons par Internet. Il peut toujours être pris ! On se demande même pourquoi cela ne pourrait pas être étendu à tout un chacun, car tout le monde a une vie privée et s’engage dans la vie sociale. Il faut dire que Barbier n’est pas très très intelligent pour réclamer une société sous perquisition généralisée. Stalinisme libéral.

Cela révèle la foire d’empoigne qu’est devenue cette confusion entre sphère privée et sphère publique. Non seulement il est trop tard, mais tout le monde ou presque a accepté la société numérique et l’exhibition égoïste et narcissique généralisée que notre modernité a jetée à la face du monde. Relire Bossuet avec sa phrase célèbre : « Dieu se rit des hommes qui se plaignent des conséquences alors qu’ils en chérissent les causes. » Étrangement quand la NSA viole la vie de tout un chacun et des chefs d’État, cela ne provoque quasiment aucun remous. C’est dire l’hypocrisie de ceux qui s’indignent.

Toutes ces personnes qui ont cru à la lumière et à la transparence occasionnée par l’émancipation et l’exhibition en subissent maintenant l’ombre portée qui les engloutit en un instant. Comme un scorpion qui se piquerait mortellement. Ce qui donne raison à Baudrillard : « Vous voulez le pouvoir par l’image, alors vous périrez par le retour image. »

Mais le plus intéressant dans cette histoire insignifiante qui occulte des problèmes bien plus réels, c’est le nom du délateur : Piotr Pavlenski, au physique de taulard, façon Chéri-bibi en plus ascétique. Il a monté un site internet (« la seule ressource porno-politique qui existe ») pour dénoncer le puritanisme et l’hypocrisie en politique. Et si le grivois Benjamin Griveaux a été ciblé, c’est parce qu’il « met en avant sa famille, prône les valeurs familiales » alors qu’il « mène une double vie, envoie des messages sexuels et des images de lui se masturbant à ses jeunes maitresses ». Et si cela n’avait pas été ses maîtresses ? Affirmant avec une hypocrisie effarante : « Et puis je suis Parisien, je me sens concerné ». Il dit être sûr à 100 % de sa source, car un grain de beauté sur sa main permet de l’identifier. Cependant, Griveaux le grivois n’a ni confirmé ni infirmé la véracité de ces images. Il pourrait arguer, reprenant le peintre Magritte: « Ceci n’est pas une pipe ! » Ironie délicieuse, alors que cet « artiste » dénonce le puritanisme, on ne peut pas faire plus puritain que de dénoncer le fait que cet homme politique ait des maîtresses. Toute sa pitoyable justification a des ressorts plus mystérieux dont les causes seront peut-être établies.

De nos jours, un artiste peut être un délinquant. Ce Pavlenski est célèbre pour ses performances en Russie. Dans Suture, il coud ses lèvres de fil rouge devant la cathédrale de Kazan, en solidarité avec les Pussy Riot (autres hystériques de son envergure). Dans Carcasse, il s’enroule dans du barbelé contre des lois répressives et dans Fixation, il cloue son scrotum sur les pavés de la place Rouge pour dénoncer « l’apathie de la société russe ». Dans Liberté, il brûle des pneus à Saint-Pétersbourg en brandissant des drapeaux ukrainiens en hommage à Maïdan puis dans Séparation, il coupe le lobe de son oreille droite pour dénoncer les abus psychiatriques de l’institut Serbsky. En 2015, avec Menace, il met le feu à la porte de la Loubianka, siège historique du KGB, sa maison-mère ! On lui recommande de faire un happening sensationnel, celui de s’immoler en nommant la chose La Torche de la liberté ou de s’ensevelir sous une tonne d’excréments.

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D’après Magritte : « Ceci n’est pas une pipe ».

Voilà tout ce que l’art contemporain, notamment le body art, a acclamé depuis les années 1960-70 (Gina Pane, Orlan) comme excès, impudeur, scatologie, pornographie, mutilation, nullité, banalité, morbidité et j’en passe sans parler de la célébration d’ « œuvres » comme le Plug anal, symbole de la détabouïsation. Et ce depuis le début du XXe siècle qui en a été le commencement. Stade terminal de la représentation qui commença dans l’esthétique avant de finir dans le politique. Il est donc « logique » que ce Pavlenski se croie autorisé à révéler de telles vidéos puisque ses happenings mortifères fonctionnent sur le même mode. En plus de se faire connaître par faute de talent. Il est tout à fait de l’esprit de son temps : espionner, traquer la vie intime et secrète de chacun pour vérifier sa conformité avec sa vie publique comme le faisait le KGB en plaçant des micros dans les appartements des opposants au régime. Comme aussi d’une autre manière, cette vieille femme qui prit une photo d’un employé municipal assoupi en pleine rue à Paris avant de la mettre sur Twitter, occasionnant son licenciement. Big Brother, c’est nous. Quelle convivialité planétaire !

Piotr Pavlensky

Arrêté, Pavlenski passa sept mois en détention, au cours desquels plusieurs psychiatres le déclarent sain d’esprit et sérieux dans son projet artistique. Je demande à ce que les psychiatres soient eux aussi expertisés pour ne pas avoir diagnostiqué un tel pervers narcissique. Au moins, son apparence a rejoint son être de taulard. En juin 2016, le délinquant Pavlenski fut condamné à une simple amende pour avoir « endommagé » la Loubianka, amende qu’il ne veut pas payer. Plus grave, dénonçant la dérive liberticide de la Russie poutinienne, il a choisi de quitter son pays pour la France en 2017, afin d’éviter une peine de prison dans une autre sombre affaire. Lui et sa compagne, Oksana Chaliguina, étaient accusés de tentative de viol par une actrice du théâtre moscovite. Notons qu’il est comique que le pleutre Piotr Pavlenski ait trouvé refuge en France, mais pas Edward Snowden. Pavlenski fut condamné aussi en janvier 2019 à un an de prison ferme et à deux ans avec sursis, pour avoir incendié la façade d’une succursale de la Banque de France.

C’est dire que cette ridicule histoire a des bases plus profondes que Stanley Kubrick avait établies dans Orange mécanique (1972) qui n’est pas un film sur la violence, mais sur la théâtralité hystérique et perverse de soi : l’être réel d’un individu est de devenir l’imprésario de sa propre image dans toutes ses métastases proliférantes au point où le sexe ne peut devenir qu’un objet exhibé et piétiné par incapacité à le préserver pour soi-même. Le dépeceur de Montréal, Luka Rocco Magnotta, pourrait lui aussi revendiquer le statut d’artiste de Pavlenski et appeler son happening Lacérations, viol et meurtre.

Notre système de représentation a indexé tout le champ social dans une vulgarité sans fin, irradiant tous ses acteurs, du simple citoyen à l’homme politique, reculant à chaque fois dans les strates les plus intimes, le revenge porn ou pornorévélation du jaloux qui publie des photos de son ex-petite amie jusqu’à cette affaire qui avait déjà eu lieu ailleurs (les services secrets s’en servent pour couler un adversaire). Venue d’Europe et des États-Unis, cette exhibition sexuelle comme métaphysique qui a été le moteur de l’émancipation tout au long du XXe siècle (à la société de consommation notamment), est à l’œuvre dans sa réversibilité mortifère où l’individu est dépouillé de sa moindre carapace protectrice tout en étant attiré et alléché par cette violation de toute intimité comme quête dérisoire d’une quelconque Vérité et Transparence. Désublimation, déconstruction, dépouillement, dévoilement ne peuvent que se renverser en leur contraire, en sursexualisation, en pornographie trash, en humiliation radicale. Baiser mortel. L’art de se mordre la queue. Si j’ose…

À l’heure de la globalisation et des réseaux, l’image sous le sceau de la valeur d’échange a cannibalisé tout un chacun dans une prolifération cancéreuse comme un organisme devenu fou qui se retourne contre lui-même. Cette mise à nu radicale et libérale est donc bien pire que l’ancien système d’aliénation, faisant voler en éclats tout système symbolique et toute spiritualité. L’émancipation ne peut finir que par baigner dans les eaux fangeuses du cloaque.

Yann Leloup

PS : on apprend récemment que le gouvernement Macron Ier veut légiférer concernant les Résidus Sociaux, les nouveaux Renseignements généraux : lever l’anonymat et distribuer des amendes comme on offrirait des coquelicots. Loin de s’opposer à cet événement, il le prolonge par davantage de mesures répressives, davantage de transparence, davantage d’obscénités légales celles-ci. Ruse que d’attirer le chaland par la vulgarité et de le coincer ensuite en le réprimant par des lois mettant tout le monde au même pas de l’oie. Il n’a pas compris qu’il fallait supprimer les Résidus Sociaux afin que l’être humain redevienne lui-même, face à lui et ait des rapports réels et concrets avec son autre et non être satellisé dans la virtualité. Mais comment le pourrait-il puisqu’il en ait l’initiateur et le propagateur ?

2 réflexions sur “Griveaux, le Grivois et Pavlenski, le Pleutre

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